Le nom de Nouâtre est mentionné pour la première fois sous la forme Nogastrum castrum à propos d’un synode diocésain réuni à Tours en 925 par l’archevêque Robert afin de régler un conflit entre deux curés.
Nogastrum castrum, c’est-à-dire le château (appelé) Nogastrum peut être traduit, selon certains, par le château des Noyers sauvages, Nogastrum étant alors une déformation de nucastrum dérivé du latin nux, nucis = la noix ou le noyer ; mais selon d’autres, par le Nouveau château ou Châteauneuf, Nogastrum étant alors une contraction de novum castrum.
Voici les circonstances du synode de 925 : il existait depuis longtemps un conflit entre les curés de Pussigny et d’Antogny-le-Tillac au sujet de la moitié des dîmes de Faye-la-vineuse ; l’archevêque de Tours décida que le curé d’Antogny devait justifier son bon droit au moyen de l’ordalie du fer chaud : un jugement de Dieu qui consistait à parcourir 9 pieds (3 m. environ) en tenant dans sa main un fer rougi au feu et qui eut lieu dans une salle du château de Nouâtre en présence de Régnier, archidiacre de Tours, de Baudilon, trésorier de la cathédrale et de trois chanoines délégués par l’archevêque.
Comme la loi l’y autorisait, le curé d’Antogny désigna un champion qui, après avoir été enfermé pendant trois jours dans une cellule du château, se soumit à l’épreuve ; sa main fut ensuite enveloppée de bandelettes et il fut de nouveau enfermé trois jours dans un cachot ; on constata ensuite qu’il n’y avait aucune trace de brûlure, ni même une simple rougeur de la peau et le curé d’Antogny fut déclaré légitime propriétaire de la moitié des dîmes !
Mais nous avons des preuves d’une existence plus ancienne de la bourgade qui deviendra Nouâtre.
À la fin du 7ème siècle le corps de Leodegarius (Saint Léger), qui avait été évêque d’Autun et conseiller du roi mérovingien Childéric II (roi de 662 à 675) puis assassiné en 678 sur ordre du maire du palais Ébroïn avec lequel il était en conflit depuis longtemps, fut transféré d’Artois jusqu’au monastère poitevin de Saint-Maixent, dont il avait été abbé ; le corps du saint passa et séjourna à Nouâtre, où des reliques furent conservée. Pierre Leveel pense qu’une première église, la plus ancienne des églises de la région dans ce cas, aurait pu avoir été érigée alors, ce qui expliquerait que l’église actuelle de Nouâtre soit dédiée à Saint Léger alors que le cartulaire de l’abbaye de Noyers parle à plusieurs reprises d’une église de Nouâtre dédiée à Saint Révérend (ou Révérent), qui aurait alors été une autre église. Voir Pierre Leveel : Miracles en Touraine au VIIème siècle (BSAT, 37. 1972)
Le premier témoignage d’une relation entre Nouâtre et saint Révérend date de 940. Le cartulaire de l’abbaye Saint-Cyprien de Poitiers indique que Aimeri, abbé de Saint-Cyprien fonda une église à Nouâtre, dédiée à saint Révérend. Le cartulaire de l’abbaye de Noyers en parle dans plusieurs chartes et indique aussi qu’il y avait alors une autre église dont il ne donne pas le nom.
Les historiens pensent que le corps de saint Révérend (saint peu connu par ailleurs), inhumé à sa mort dans l’abbaye Saint-Vigor près de Bayeux, fut déplacé vers 850 pour être protégé des invasions normandes ; à cette occasion, son corps resta une centaine d’années à Nouâtre où il y avait vraisemblablement un château pour les protéger car les Normands remontèrent alors la Loire, la Vienne et le Clain jusqu’à Poitiers. Voir Guy Oury : Les pérégrinations des reliques (BSAT, 35. 1968)
Cette église Saint-Révérend aurait été fondée pour garder une partie des ossements du saint quand, en 940, la stabilité étant revenue, son corps fut transféré à Poitiers ; elles constituèrent des reliques, qui, par la suite, donnèrent lieu à la légende d’un saint Révérend ayant terminé sa vie comme ermite à Nouâtre près d’une source tiède, appelée aujourd’hui la fontaine Saint-Révérend, devenue ensuite miraculeuse et soignant les fous que l’on plongeait dans l’eau.
On montrait encore, au 17ème s. un gros caillou ayant servi d’oreiller au saint et se couvrant d’une matière rougeâtre comme du sang coagulé le jour de sa fête (le 12 septembre) où il y avait un pèlerinage ; on dit que, jusqu’au 19ème siècle, c’était une grave injure, dans la région de conseiller à quelqu’un « le voyage de Nouâtre ».
Par la suite, Foulques III Nerra, qui selon les Gesta consulum Andegavorum traversa les terres de Guenon, « premier seigneur de Noastrum », après avoir attaqué L’Île-Bouchard, devint le suzerain de Guenon et reconstruisit un château préexistant (ce qui expliquerait le novum castrum).
Ce comte d’Anjou Foulques III (970-1040), surnommé Nerra à cause de son teint sombre, était un personnage violent et énergique ; après avoir battu et tué le comte de Bretagne Conan 1er, qui dominait aussi le Maine et la Touraine, il s’empara de ses domaines et y fit construire de nombreux châteaux, notamment à Sainte-Maure, à Montbazon et à Langeais où se trouve encore le plus ancien donjon en pierres de France ; pour expier ses nombreux crimes il fit trois pèlerinages en Terre sainte et multiplia les abbayes, comme celle de Beaulieu-lès-Loches, fondée en 1007, où il fut inhumé après sa mort.
Selon le dictionnaire de Carré de Busserolle les premiers seigneurs de Nouâtre furent Malran I fils de Guenon, puis Malran II, fils du précédent et Guanilon, fils du précédent mais selon d’autres sources ce furent, après Foulques III Nerra, son petit-fils Foulques l’oison (mort en 1066) puis le fils de ce dernier : Bouchard III le jeune ; ces derniers, en fait, furent sans doute les suzerains des seigneurs cités par Carré de Busserolle, qui sont le plus souvent qualifiés de « toparchos » (mot grec que l’on peut traduire par « gouverneur ») dans les documents anciens.
Près de Nouâtre, l’abbaye bénédictine de Noyers fut fondée en 1030 par Hubert, seigneur de Noyant, avec l’approbation de Foulques III Nerra et du roi de France Robert II le pieux, à la place d’une chapelle consacrée à la Sainte Trinité et à la mémoire de Sainte Marie mère de Dieu, située au bord de la Vienne, à Noyers. Ébrard, abbé de Marmoutier, fut également nommé abbé de cette nouvelle abbaye, et entreprit la construction du monastère avec des pierres extraites d’une carrière ouverte sur le coteau de l’autre côté de la Vienne ; l’abbatiale fut terminée en 1032 et fut consacrée par Arnoul, archevêque de Tours. Le cartulaire de cette abbaye, qui contient plus de 600 chartes, datée de 1030 à 1435, sont une mine d’informations pour l’histoire de la région. (sur cette abbaye voir le site, très complet : http://www.noyers-nouatre.fr
Ces chartes nous montrent combien la vie était rude à cette époque ; les meurtres sont nombreux, comme celui de Jean des Aubiers tué « au pied de la motte de Nouâtre » par Hulie et ses compagnons, tandis que les guerres entre les seigneurs locaux se multiplient, telle la guerre de Boson de Châtellerault, Barthélémy de l’Isle-Bouchard et Hugues de Sainte-Maure d’un côté contre le seigneur de Faye-la-Vineuse.
Elles nous apprennent aussi qu’il y avait des « écluses » (barrages flottants) sur la Vienne, comme « l’écluse des moines » à Noyers ou « l’écluse de Marcilly » ainsi que des « villa rurales » comme celle des « Capetae entre Nouâtre et Chenevelles » avec de très nombreuses vignes, cultivées par des serfs ou des « colliberts » (intermédiaires entre les serfs et les hommes libres) comme « les vignes de Beaulieu, entre Nouâtre et Noyers » qui appartenaient à « Landry, cordonnier, de Nouâtre », « les vignes des Cerisaies » à Noyers ou « les vignes de Talvois (appartenant à) « Gautier, clerc, de Nouâtre ».
Elles nous informent également qu’il existait un moulin à Chenevelles, sans doute destiné à assoupir la fibre du chanvre, qui a donné son nom à ce hameau, ainsi qu’un prieuré, destiné peut-être à accueillir les personnes accomplissant le pèlerinage de Compostelle, qui se met en place au cours des 10ème/11ème s. et qui, dans la région, empruntait la via Turonensis c’est-à-dire l’ancienne voie romaine, passant précisément à Chenevelles.
La charte 85 (de 1081) nous raconte l’anecdote suivante : sur le point de mourir, Ingelger, habitant près de Noyers, donne à l’abbé Étienne, avec le consentement de son épouse Serra, une terre située près du « très grand chemin qui va de Nouâtre à Port-de-Piles » ; mais après la mort d’Ingelger, Serra, qui est enceinte, conteste ce don ; or, un jour d’hiver, alors qu’elle se rend au château de Nouâtre pour récupérer des brebis égarées, elle tombe et accouche prématurément ; prenant cela pour un avertissement du ciel, elle confirme le don fait par son défunt mari !
La charte 562 de 1149 parle aussi d’ « un château nommé Groin », au confluent de la Vienne et de la Creuse (actuellement le Bec-des-deux-eaux) , construit par Hugues I de Sainte-Maure. Cet endroit a effectivement la forme d’un museau de porc et le nom est resté. Ce château existait déjà en 1050 comme l’indique la charte 562 du cartulaire de Marmoutier.
À la mort de Foulques l’oison, son fils Bouchard III le jeune, n’avait que 11 ans et Guy de Nevers, cousin de Foulques l’oison ainsi que petit-fils du roi Robert II le pieux, devint seigneur de Nouâtre dans l’attente de la majorité de Bouchard. Ce Guy de Nevers mourut sans enfant en 1084 et fut enterré à l’abbaye de Noyers. Il légua tous ses biens à Bouchard III le jeune, comte de Vendôme, qui mourut lui-même sans enfant l’année suivante ; par la suite, la seigneurie de Nouâtre passa entre les mains des seigneurs de Sainte-Maure, sans doute après les guerres qui opposèrent les comtes de Vendôme à Hugues 1er de Sainte-Maure (dit Hugues l’ancien).
Aux 11ème/12ème siècles fut construit à Noyers l’église paroissiale Saint-Jean, édifice roman avec un clocher-mur à deux baies. On peut voir à l’intérieur de l’église (quand elle est ouverte) des fonts baptismaux du 12ème s. et une partie du pavement de la salle capitulaire de l’abbaye, en terre cuite émaillée, découvert en 1962.
Dans le cimetière, à droite de l’église, on peut admirer, sur le mur de l’église, de remarquables graffitis du moyen-âge : cavalier avec heaume et lance, bateaux, oiseaux et formes géométriques.
La présence de cette église indique qu’il y eut très tôt un bourg à côté de l’abbaye et Noyers conserve de belles et anciennes maisons, dont l’une est du 13ème siècle.
À partir de cette époque l’histoire du fief de Nouâtre, qui est une châtellenie, se confond avec celle de la châtellenie de Sainte-Maure qui sera elle-même jointe à la seigneurie de Montbazon pour former, en 1547, le comté de Montbazon puis, en 1588, le duché de Montbazon.
En 1372 Isabelle de Craon, dame de Nouâtre, donna aux moines de l’abbaye de Noyers l’autorisation de déplacer leurs fourches patibulaires, qui étaient près du bourg de Nouâtre, et de les transporter à Noyers au lieu appelé le Bois-aux-Moines. En contrepartie l’abbaye devait verser chaque année 18 deniers au seigneur de Nouâtre en lui offrant un chapeau de roses ainsi que deux paires de gants en peau de chien (une pour hommes et une pour femmes).
UN FAIT DIVERS AU 11ème SIÈCLE
La charte 334 du cartulaire de l’abbaye de Noyers, datée de 1105, relate un meurtre et un procès ayant eu lieu dans la région de Nouâtre au 11ème siècle.
Voici d’abord un résumé de cette charte, fait à partir de la traduction française de Paul Letort.
Un noble nommé Jean Franciscus et vivant à Nouâtre fut blessé à mort par des ennemis ; après sa mort, son épouse Ameline envoya son écuyer Richard de Bagneux à l’abbaye de Noyers pour demander aux moines d’enterrer son mari dans l’enceinte de l’abbaye ; ce qui fut fait ; en contrepartie Ameline donna à l’abbaye l’alleu d’Avrigny ( près de Faye-la-Vineuse) et l’alleu de Chenevelles (près de Nouâtre) que son mari avait obtenus de son père, avec la clause suivante : si le père de Jean, qui séjournait alors en France n’approuvait pas cette donation, il paierait 20 sous aux moines, sinon les moines posséderaient ces alleux en dotation perpétuelle ; quand le père de Jean revint de France, il confirma cette donation.
Cependant 30 ans après environ, la fille de Jean et son second mari Guillaume Norman contestèrent la donation et voulurent reprendre les terres, ceci avec l’assentiment de Guy de Nevers et d’Aimery, seigneur de Faye (dont dépendait l’alleu d’Avrigny) ; il y eut plusieurs procès et finalement un procès général fut organisé à la cour d’Hugues 1er de Sainte-Maure ; Guillaume Norman cita comme témoin Richard de Bagneux mais celui-ci confirma la version des moines. Hugues de Sainte-Maure et toute sa cour décidèrent que la contestation était injuste et que les terres devaient revenir aux moines.
Après la mort de Guillaume Norman, les moines vinrent voir son épouse pour lui demander de rendre ce que son mari leur avait pris. Après avoir pris conseil, celle-ci accepta et rendit les terres à l’abbé Etienne ; en contrepartie les moines lui donnèrent 50 sous.
On peut constater que les actes officiels (ventes, achats, donations, affranchissements, etc.) reposaient généralement sur des paroles ou des témoins et que les chartes des abbayes étaient écrites pour servir, en quelque sorte, d’actes notariés
Deux faits semblent un peu étonnants :
* Les terres, qui sont estimés à 20 sous vers 1050, valent 50 sous vers 1080.
* Les moines gagnent leur procès mais d’abord Guillaume Norman ne rend pas les terres puis sa veuve obtient 50 sous en contrepartie de la restitution.
























