‘Noyers : l’abbaye et l’église’

(texte écrit par mon frère : Bernard Danquigny)

L’abbaye et l’église de Noyers

La création de l’Abbaye

Au début du 11e siècle,  Hubert, seigneur de Noyant, souhaite créer,  pour le salut de son âme et de celles de ses parents, une abbaye selon les règles de Saint Benoit. Afin de réaliser son projet, il acquiert de Malran, gouverneur de Nouâtre, une chapelle située à Noyers, au bord de la rivière, consacrée à la Sainte Trinité et à la mémoire de Sainte Marie Mère de Dieu. Afin d’asseoir durablement la création de cette nouvelle abbaye, Hubert avait recueilli préalablement l’assentiment du comte d’Anjou Foulques Nerra. Il réclama également la confirmation de cette création au Roi Robert II dit le Pieux qui concéda son diplôme de fondation à la fin de l’année 1030.

De plus le Roi Robert prescrivit que celui qui viendrait à forcer ou violer le cloître du monastère ou du cimetière, ou encore à voler quoi que ce soit des terres de l’église, devrait s’acquitter d’une amende de 100 livres au profit du trésor des moines. Il déclara aussi que s’il n’avait pas cette somme, il devrait se livrer aux moines avec tout ce qu’il possédait. Ebrard, Abbé de Marmoutier, fut également nommé en 1031 Abbé de cette nouvelle Abbaye et avec quelques moines de Marmoutier il entreprit la construction du monastère avec des pierres extraites de la carrière ouverte sur le coteau de l’autre côté de la Vienne. L’Abbatiale fut terminée en 1032 et consacrée par Arnoul, archevêque de Tours.

L’Abbatiale

Le premier bâtiment fut construit sur les restes de la chapelle rurale dédiée à La Sainte Trinité et à la Vierge Marie. L’abbatiale fut consacrée à Beata Maria de Nuchariis. Gravement endommagée par les guerres des petits seigneurs locaux, l’abbatiale dut souvent être réparée et même rebâtie vers 1120. Au cours du 12ème siècle, l’abbatiale s’agrandit et s’embellit et pour échapper à de nouvelles calamités, le monastère fut fortifié et l’église prit l’aspect d’une forteresse militaire. Une nouvelle consécration intervient en 1176. Cette consécration est indiquée par Jean Maan, dans son étude sur les évêques de Tours publiée en 1667 qui cite « la consécration que fit l’archevêque Barthélemy en 1176 de l’église monastique récemment édifiée avec magnificence ».

Vers 1544, l’Abbé François de Mauny termina le Jubé (tribune entre la nef et le chœur). Il était orné d’un grand crucifix et des images peintes des quatre évangélistes. Le plus ancien document officiel est un plan de 1658. Il accompagnait la lettre que Dom Plouvier adressait au supérieur de la Congrégation de Saint Maur. À sa lecture, on peut en déduire qu’il s’agit de l’état des lieux de l’abbaye avant qu’elle n’entre dans cette congrégation le 4 avril 1659, puisque Dom Plouvier indique les travaux à réaliser.

Un dessin plus explicite date des environs de 1687. Il figure dans le célèbre Monasticon Gallicanum, recueil de 168 planches représentant en élévation-perspective les principaux prieurés et abbayes bénédictines affiliés à la Congrégation de Saint Maur. Il est l’œuvre de Dom Gilbert Gérard. Il est cohérent avec le plan de Dom Plouvier.

La description la plus complète de l’abbatiale est faite par l’abbé Bourassé (1813-1872) qui la décrit ainsi : note reproduite par l’abbé Chevalier dans son Histoire de l’abbaye de Noyers au XIe et XIIe siècle (Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome 23, 1872) : «  L’église abbatiale de Notre- Dame de Noyers avait été bâtie, agrandie et restaurée à différentes époques. C’était un édifice remarquable, quoiqu’il manquât d’unité. On apercevait distinctement, dans les principales parties du monument, la trace des divers styles d’architecture usités au moyen âge. L’abside datait du XIe siècle. La nef et les chapelles, avec leurs arceaux en ogive, leurs colonnes élancées et leurs chapiteaux à feuillages, indiquaient la première moitié du XIIe siècle. Un narthex (espace situé à l’entrée avant la nef) de la même époque, où avaient été ensevelis plusieurs membres de la famille de Sainte-Maure, fut supprimé à la fin du XIIe siècle ou au commencement du XIIIe, pour donner place aux fondations du clocher. 

De 1542 à 1544, l’église fut ornée d’un splendide jubé (tribune séparant le chœur de la nef) ciselé dans le goût de la Renaissance. Ce fut l’œuvre de l’abbé François de Mauny, qui réédifia le logis abbatial et les cloîtres. En 1544, ce prélat fut nommé évêque de Saint-Brieuc. Transféré ensuite au siège de Tréguier, il fut enfin élu archevêque de Bordeaux, où il mourut en 1588.

De tous ces beaux ouvrages, il ne reste qu’une vague mention; l’église a été emportée par la Révolution, et les bâtiments claustraux furent rebâtis dans le cours du dernier siècle (1760). Nous savons que l’église offrait dans sa structure de très curieux détails. Par une disposition dont l’archéologie a signalé quelques exemples, l’édifice sacré présentait, à l’extérieur, l’aspect d’une forteresse militaire. Des tourelles ou hauts contreforts assuraient la solidité des murailles; le comble des nefs et des chapelles était surmonté de créneaux. En ce temps de guerres intestines et de querelles sans cesse renaissantes, ces créneaux et ces courtines n’étaient pas un ornement de luxe, mais une nécessité de la défense. »

De nombreux membres de la famille de Sainte Maure furent inhumés dans l’abbaye et il restait autrefois quatre figures de pierre adhérentes aux murailles de l’église, deux du côté septentrional et deux du côté méridional. C’étaient les images de Hugues l’ancien, d’Adénorde, sa femme, de Hugues le jeune et de sa femme Cassimote. L’abbatiale fut vendue avec le reste des bâtiments le 6 mai 1791, elle servit de carrière de pierre et disparut au cours des ans. Elle était située perpendiculairement à la Vienne, à environ 100 m en retrait, l’entrée face à la rivière. Les deux piliers situés à gauche au bout de la rue de l’abbaye semblent être le reste des premiers piliers du porche. L’implantation précise de l’abbatiale subsiste encore sur le premier plan cadastral de la commune de Noyers, dressé par Delaunay en 1827.

 

L’abbaye à travers les siècles

Dès sa création l’Abbaye étendit ses possessions dans la région. Selon la coutume de l’époque, de nombreux seigneurs, nobles, soldats, propriétaires donnèrent des terres, églises, prieurés, droits, dîmes, serfs, etc. soit « pour le salut de leur âme », soit pour se faire enterrer dans l’enceinte de l’abbaye, ce qui était très recherché, soit pour se faire pardonner diverses fautes, jusqu’au meurtre. Sur ces terres l’abbaye créait des villages. Ainsi très vite l’abbaye posséda des terres, en plus de celles de Nouâtre, notamment à Ports-sur-Vienne, Pouzay, Pussigny, Sauvage, Antogny, Dangé, Port-de-piles, L’Île-Bouchard, Crouzilles, Draché, Sainte-Maure, Rilly, Sepmes, La Haye (aujourd’hui Descartes) La Celle, La Roche Clermault, Marcilly, Crissay, Parilly, Manthelan, Châtellerault, Montsoreau, Saint-Épain, Chinon, Loudun, etc.

Confrontée au Nord à la puissance de la collégiale Saint Martin de Tours et aux possessions de l’abbaye de Marmoutier, l’action des Abbés de Noyers se concentra sur les bords de Vienne depuis Port-de-piles jusqu’à L’Île-Bouchard, de Sainte-Maure à la Creuse, dans l’espace situé entre la Creuse et La Vienne, et enfin sur la rive gauche de la Vienne entre Châtellerault et Champigny. Ces dons ou acquisitions sont connus grâce aux chartes (actes juridiques que rédigeaient les moines) de l’abbaye. On a retrouvé 662 chartes. Rédigées en latin, elles ont été publiées par l’abbé Chevalier (Mémoires de la Société Archéologique de Touraine, tome XXII, 1872). Elles ont été traduites en français par Paul Letort en 1992. La plupart de ces chartes datent des 11ème et 12ème siècles. Dans la charte 662 (non datée)  il est précisé que Noyers possédait dans le diocèse de Tours, 19 églises paroissiales, 8 prieurés et 5 chapelles et dans le diocèse de Poitiers 7 églises paroissiales et 10 prieurés.

 

À la fin du 12ème siècle, le monastère était très important ; Richard 1er Cœur de Lion confirma la liberté de l’Abbaye et demanda à son Sénéchal de la prendre sous sa protection. L’Abbaye avait droit de Haute justice (c’est-à-dire pouvait prononcer des peines capitales) et on note que par lettre du 26 juillet 1372, Isabeau de Craon, dame de Sainte Maure et de Nouâtre, permit aux religieux de transférer leur fourches patibulaires (gibet) au Bois aux Moines, à condition que l’abbé lui offrît chaque année un chapeau de fleurs. En 1446, Louis XI, qui avait 23 ans mais n’était encore que le dauphin passa la nuit du 5 octobre à l’abbaye de Noyers. Il reviendra à Nouâtre en tant que Roi le 8 juin 1471. L’invasion anglaise au 14ème et 15ème siècles fut source de calamités et le monastère en souffrit. L’abbé Raoul du Fou du Vigean dut reconstruire le cloître vers 1474 et fit apposer sur les piliers les armoiries de sa famille. Au sein de la cour du cloître, il y avait un puits coiffé d’une pyramide.

 

Vers 1544 l’abbé François de Mauny reconstruisit le logis de l’abbé ; il reste encore des traces de ses armoiries sur quelques pierres de ce bâtiment. L’abbaye fut aussi touchée par les guerres de religion. Dès le début de ces troubles qui opposèrent protestants et catholiques pendant plus de 30 ans, les abbayes de la région furent ravagées par les protestants, Noyers en 1562. En novembre 1589, on ne sait pourquoi disent les textes, des catholiques des troupes du Duc de Mayenne qui dirigeait la Sainte Ligue après l’assassinat du Duc de Guise, profanent l’église, brûlent des titres, volent le trésor et tuent un moine. Était-ce pour punir le monastère d’avoir hébergé, en 1587, à l’occasion du siège de la Haye en Touraine, Henri IV, qui n’était encore que Roi de Navarre ? En effet il dormit à l’abbaye de Noyers les 5 et 6 septembre et y dina le 7.

Malmené par les guerres de religion, Noyers n’échappa pas non plus à la peste en 1586 année durant laquelle 60 à 80 personnes moururent, ce qui est considérable car si on n’a pas de statistiques sur le nombre d’habitants de l’époque, on sait que cent ans plus tard, en 1687, il n’y avait  que 78 foyers. Ces calamités étaient l’occasion d’implorer Saint Gratien, regardé après Notre Dame, comme le principal patron de l’abbaye qui conservait une partie de son corps et qui était le but d’un pèlerinage actif. Le 14 Août 1659 Louis XIV, passant par Port-de-piles pour aller épouser l’infante d’Espagne dîna dans le pré du Prieuré Saint Nicolas de Port-de-piles dépendant de l’abbaye.

Le relâchement des mœurs et de la discipline monastique, conjugué à l’apparition des Abbés commendataires (abbé qui jouit des produits de l’abbaye sans la diriger) entrainèrent un affaiblissement des abbayes. Une réforme fut initiée par certains moines pour restaurer les usages anciens. C’est ainsi que l’abbaye de Noyers entra le 4 avril 1659 dans la congrégation de Saint Maur. Malgré cela, l’abbaye perdit de son influence et en 1697 il ne restait que 9 religieux.

 

Pour des raisons que nous ignorons, une importante reconstruction intervint en 1760 et tous les bâtiments claustraux furent rebâtis. La révolution sonna le glas de l’abbaye et le 6 mai 1791, les bâtiments claustraux, l’église et les métairies, furent vendus aux enchères comme bien national pour 100 200 livres au lieutenant-colonel Jacques Sonolet qui vint s’installer à l’abbaye ; son fils Jules fréquenta la pension Le Guay à Tours en même temps que Balzac ; on peut penser que les deux familles se connaissaient, ce qui pourrait expliquer pourquoi Balzac parle de l’abbaye de Noyers dans Eugénie Grandet. Sonolet revendit l’abbaye en 1827 à un dénommé Baillan de la Brosse et les derniers vestiges de l’abbatiale, qui servit de carrière de pierres, disparurent en 1834.

Les bâtiments parallèles à la Vienne qui figurent encore sur le cadastre de 1827 disparurent pour leur part au début du XXe siècle et il ne reste aujourd’hui que 3 corps de bâtiments  tous perpendiculaires à la rivière. Depuis la révolution aucun religieux n’occupa ces bâtiments ainsi qu’en attestent les archives de l’administration des cultes.

 

On ne peut aujourd’hui qu’imaginer ce que fut cette importante abbaye mais sans doute le sous sol recèle-t-il encore des restes des fondations ; en 1962 on découvrit une parcelle du pavage de la salle du chapitre, dont un fragment est dans l’église paroissiale.

Le souvenir le plus caractéristique de l’abbaye est la porte monumentale  qui porte l’écu royal. L’abbé Chevalier précise qu’en raison de sa fondation royale, l’abbaye s’était parée des armes de France. L’écusson fut  mutilé à  la révolution mais reconstruit par le propriétaire actuel du bâtiment auquel il a ajouté la couronne dont il dit avoir vu la trace.

 

L’église saint-Jean de Noyers

L’église paroissiale de Noyers est un petit édifice roman qui porte les caractères des constructions des 11ème et 12ème siècles. La façade et le chœur ont été refaits au 18ème siècle. La nef est éclairée de chaque côté par quatre petites fenêtres en plein cintre accompagnées à l’intérieur de deux colonnettes engagées dont les chapiteaux sont décorés de feuillages ou d’animaux fantastiques. Cette nef était autrefois voutée comme en témoignent les colonnes engagées dans ses murailles, colonnes qui ont perdu leurs chapiteaux et qui divisent le vaisseau en quatre travées. La poussée de ces voutes fit incliner en dehors le mur méridional , inclinaison encore visible, et elles durent s’écrouler car ces voutes en pierre ont été remplacées par une couverture en charpente lambrissée.

Il n’est pas douteux que le grand arc en tiers-point, visible au chevet de l’église reliait la nef au chœur, terminé sans doute par une abside en cul de four. Ce chœur et cette abside ont disparu et un mur plat, condamnant cette arcade, ferme l’église à l’est probablement depuis le 18ème  siècle.  Le clocher très simple ressemble à celui de Ports-sur-Vienne, c’est un clocher-mur à deux baies constituant l’amortissement du mur de façade. Les fonds baptismaux datent du 12ème siècle. Il s’agit d’une cuve en tronc de pyramide renversée et d’une piscine de même forme montée sur une colonnette. Dans le clocher se trouve une des six cloches de l’église abbatiale ; elle porte l’inscription « CONFLATA SVM ADVSUM ABBATIAE MARIAE DE NVCERIIS ANNO 1738 » (J’ai été coulée à l’usage de l’abbaye Marie de Noyers en 1738). La cloche est inscrite aux Monuments Historiques depuis 1942, l’église depuis 1971, et le pavement depuis 1963. Sur le mur, côté cimetière, on peut voir de remarquables graffitis: cavalier avec heaume et lance, bateaux de Vienne, oiseaux et formes géométriques du Moyen Age.

Cette église montre qu’il y eut très tôt un bourg à côté de l’abbaye et on trouve dans le village de belles et anciennes maisons. La maison ci-dessous, 23 rue Pierre Cantault, est datée du 13ème siècle dans le Patrimoine des communes d’Indre et Loire.

Noyers : l’abbaye et l’église

Mercredi 12 mai 2010