Ayant lu (ou relu) quatre livres de Romain Gary : La danse de Gengis Cohn (1967),  Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975), L’angoisse du roi Salomon (publié en 1979 sous le nom de Emile Ajar), ainsi que L’affaire homme : recueil de textes et d’entretiens situés entre 1957 et 1980, j’ai été frappé par trois caractéristiques retrouvées dans toutes ces œuvres :

Romain Gary

L’autodérision : les personnages de Gary souffrent (de la bêtise humaine, de la venue de la vieillesse, de la méchanceté, etc.) mais se regardent souffrir avec un humour amer en se moquant d’eux-mêmes (et des autres). Ainsi Gengis Cohn, alias Moïché Cohn est un « comique juif » qui, après avoir été tué à Auschwitz, envoûte, en tant que dibbouk, le corps de son bourreau nazi, le fait parler yiddich et traite de la shoah d’une façon tragi-comique : « D’ailleurs tout le monde sait que les Juifs n’ont pas été assassinés. Ils sont morts volontairement. »

L’angoisse : notamment celle de la vieillesse et de l’impuissance qui l’accompagne : Jacques Rainier, le personnage principal de Au-delà de cette limite … n’a pas encore atteint la limite (puisqu’il n’a que 59 ans) mais son « ticket« , en particulier avec une jeune brésilienne, commence déjà à ne plus être valable et il est envahi par la peur du déclin sexuel ; il n’est guère rassuré par le spécialiste qu’il consulte et qui lui déclare froidement : « La mollesse de la verge exige un tâtonnement accru à la recherche de l’entrée mais cette recherche est vaine parce que la verge n’est plus assez consistante et n’a plus la maîtrise et l’allant nécessaires pour écarter les lèvres de la vulve … ».

Le pessimisme actif : Romain Gary ne se fait guère d’illusion sur la nature humaine ; il pense sans doute, comme Jean, le chauffeur-taxi du « roi Salomon » que : « la Connerie éclaire le monde » mais aussi que « les cons comme monsieur Tapu, on leur doit beaucoup, c’est bon pour l’angoisse de les voir et entendre ». D’ailleurs, ce Salomon Rubinstein, enrichi dans le prêt-à-porter, a créé S.O.S. Bénévoles et déclare, à 85 ans « Je tiens à vous dire, mes jeunes amis, que je n’ai pas échappé aux nazis pendant quatre, à la Gestapo, à la déportation (…)pour me laisser faire par une quelconque mort (…) Je n’ai pas échappé à l’holocauste pour rien, mes petits amis. J’ai l’intention de vivre vieux, qu’on se le tienne pour dit ! »

On ne peut s’empêcher, en lisant ces romans, de se demander quelle est la part de la fiction et celle de l’autobiographie dans cette œuvre. On retrouve en effet dans les textes théoriques de Romain Gary les mêmes caractéristiques et ce « cosaque un peu tartare mâtiné de juif » aurait pu être, avec sa vie aventureuse et mystifiante, un personnage d’Emile Ajar, un personnage marqué à tout jamais par le traumatisme de la shoah. Dans un de ses derniers textes :  Catalogue de l’exposition « Résistance-Déportation », publié en juin 1980 peu avant son suicide, il écrit : « Mais nous savons aujourd’hui que l’on a écrit -même à Auschwitz, à Belsen ou Treblinka. Sur des bouts d’étoffe, sur des cartonnages, sur du papier hygiénique. Rarement la littérature eut plus de portée et d’authenticité que lorsqu’elle devenait ainsi un alphabet de la souffrance. »

Il est enfin frappant de constater que, plus de 25 ans après sa mort, Romain Gary reste d’actualité. Dernièrement un journaliste de Télérama citait, à propos de Sarkozy, cette phrase, tirée de Education européenne : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. » J’ai aussi découvert que Amélie Nothomb, dans son roman Acide sulfurique, paru en 2005, fait référence à la façon dont Gary a lutté contre la déshumanisation, alors qu’il était prisonnier d’un camp allemand pendant la dernière guerre.

Certes : « L’affaire homme » est bien « une sale histoire, dans laquelle tout le monde est compromis » comme l’écrit Gary en 1962 dans Gloire à nos illustres pionniers mais il nous donna l’exemple d’un « éternel résistant » pour qui : « l’Homme n’est encore qu’un pressentiment de lui-même : un jour, il se fera. »

 

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