Die Liebe der Erika Ewald (L’amour d’Erika Ewald)

Nouvelle de Stephan Zweig, publiée en 1904

Il ne se passe rien, ou presque rien, dans cette longue nouvelle qui analyse les sentiments amoureux d’une pianiste pour un violoniste.

Elle seule est nommée, car elle seule a de l’importance ; l’homme, avec « son coup d’archet énergique » (page 18), n’est que le symbole du désir masculin, qui effraie puis tente la jeune fille.

Je me suis demandé d’où Zweig avait tiré le nom de son héroïne ; en allemand Ewald est à la fois un prénom, porté par le cinéaste Ewald André Dupont (1891-1956), par exemple, et un nom, porté par le physicien Paul Ewald (1888-1985), par exemple. C’est-à-dire que ce nom est ambigu et ambivalent, comme le personnage, qui est « la proie de désirs effrénés » (page 12), qu’elle ne veut pas s’avouer.

Camill Hoffmann

La nouvelle est dédiée à Camill Hoffman (1878-1944), tchécoslovaque d’origine juive, diplomate et poète, qui contribua à sauver les œuvres de Kafka et qui écrivit notamment le poème intitulé Die Schwäne (le cygne). Erika est « comme un cygne qui descend fièrement le fleuve sombre » (page 32). Comme Kafka, et avant Camus, Erika éprouve le sentiment de l’absurdité du monde, en particulier lorsqu’elle regarde la rue à travers sa fenêtre et voit les gens s’agiter ou les couples s’aimer, sans comprendre le sens de cette agitation ou de cet amour (page 44).

Barbey d’Aurevilly

La dédicace est suivie d’une longue citation, tirée d’un roman de Barbey d’Aurevilly : Une histoire sans nom (paru en 1882) : l’un des personnages : la jeune Lasthénie de Ferjol, a donné son nom à un syndrome décrit en psychiatrie et consistant à se provoquer intentionnellement une anémie.

D’autres femmes sont présentes dans le roman (page 43) : Marie Grubbe, Emma Bovary et Marie Bashkirtseff, toutes les trois représentantes de la passion physique.

Marie Grubbe (1643-1718) est l’héroïne du roman historique de Jens Peter Jacobsen : Madame Marie Grubbe, qui passe d’homme à homme, du plus haut au plus bas.

Emma Bovary, personnage principal du roman de Flaubert, est conduite au suicide par sa passion amoureuse.

Marie Bashkirtseff : autoportrait

Marie Bashkirtseff (1858-1884), peintre russe, morte à 25 ans, a tenu un journal dans lequel elle analyse crûment ses sentiments amoureux.

Il n’est pas facile de parler de l’écriture d’un livre, dont je ne connais que la traduction, d’autant plus que celle-ci comporte, me semble-t-il, quelques maladresses : page 11 : « résignation propre aux vieilles filles qui voient chaque jour s’achever dans un sourire » ; « sans un sourire » serait plus plausible ; je ne comprends pas « l’aurait-il également appelée chez lui ? » (page 13) ; page 20, il manque un « à » devant « travers les accents de son violon ».

Deux aspects cependant de l’écriture de Zweig m’ont paru marquants.

C’est d’abord la présence de la musique et des sons dans cette nouvelle ; bien sûr les deux personnages sont musiciens mais tous les sentiments sont traduits d’une manière auditive ; est-ce par hasard que le violoniste lui joue « une ballade sans paroles » (page 13) ; en lisant une carte postale de son amoureux, Erika « croyait y entendre un sentiment puissant, obsédant, qui n’était en réalité que l’écho de celui qu’elle éprouvait elle-même. » (page 15). « Erika constata une nouvelle fois avec étonnement l’emprise de la musique sur son âme (…) elle chantait des paroles qui lui étaient inconnues » (page 29). La musique est révélatrice des sentiments, alors que le silence est « pénible » (page 24),  «lourd et sombre » (page 30) ou « froid » (page 37).

C’est, d’autre part, l’art avec lequel Zweig analyse, dans des phrases apparemment simples, la complexité des sentiments d’une jeune fille que l’amour physique dégoute et attire à la fois, qui entend et n’entend pas « les accents de son violon les plus obsédants et les plus lourds de désir » (page 20), qui tantôt éprouve « de la répulsion pour la force brutale et la contrainte » (page 36), tantôt est « dévorée par le seul désir de s’offrir » (page 51).

Tout, dans cette nouvelle, est décrit et ressenti à travers les yeux et le cœur d’Erika. Comme Flaubert, Zweig aurait pu dire : « Erika Ewald, c’est moi ». Et ceci est d’autant plus étonnant que Zweig n’a que 24 ans lorsqu’il publie ce texte surprenant de simplicité et de complexité.

Stefan Zweig après son suicide

 

 

 

 

 

4 ont commenté “Stephan Zweig

  • Thierry Teinturier a écrit le :

    Etonnante ressemblance physique de Stéphan Zweig avec Hitler. Le Bien combattant le Mal se ressemblait un peu. Peut-être la moustache ? Comme quoi Balzac se trompait avec son obsession de lire l’âme des gens dans les visages.

    On ne comprendra jamais aussi bien l’âme déchirée, révoltée surtout et combattante de Stéphan Zweig qu’en lisant son Castellion contre Calvin. Dans son édition, la NRF, donne en prologue la stupéfaction de Castellion constatant, dans le meurtre de Jean Servet par Calvin  »qu’on soit allé tombé aussi bas dans les ténèbres après avoir connu la lumière ». Prologue suivit d’une belle citation de Montaigne  »à l’envie des victoires »

    « Stéphan Zweig le combattant » pourrait-on écrire. Et je suis moi-même stupéfait qu’on redescende dans ces mêmes ténèbres une nouvelle fois dans nos temps actuels; Cela dit, stupide est celui, ou celle, qui, qq part sur le Net se pose la question de la lâcheté de Zweig dans son suicide. On oublie aussi la maladie de son épouse, sans oublier la nausée quotidienne du nazisme à chaque réveil. Et dire cela de ce combattant du Bien ! On peut dire stop aussi, parfois, dans nos vies… Laissez les en paix, ces morts qui ont choisi de partir comme ils l’entendaient. De la liberté, Monde censeur ! Bref, je vous conseille la lecture son Castellion contre Calvin, un livre puissant, dense, où chaque ligne ou presque mérite d’être soulignée; Le combat – Castellion autre combattant, autre résistant – du  »moucheron contre l’éléphant » comme l’écrivait lui-même Sébastien Castellion en pensant à Calvin.

    Vous avez oublié de préciser, sous l’image de Zweig mort sur son lit, qu’il est avec son épouse.

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  • Thierry Teinturier a écrit le :

    Je suis heureux d’apprendre que l’ouvrage de Stephan. Zweig est réédité, avec la préface de Alzir Hella.. Remarquez la profonde phrase de Montaigne qui se termine par  »Aussi il y a t-il des pertes triomphantes à l’envi des victoires ». Qui peut encore construire de telles phrases aujourd’hui ? Peu, je pense…

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  • Thierry Teinturier a écrit le :

    Je me demande pourquoi j’ai mis une majuscule aux mots bien et mal, et je trouve après coup mon propos sur les ressemblance entre Zweig et Hitler plutôt déplacée. On écrit trop vite avec ce fichu clavier qui ne vous laisse pas le temps de réfléchir, comme lorsque l’on écrit la plume à la main.

    Bref, l’important, le résumé précis de la pensée de Stephan Zweig ne se trouve-t-il pas dans ce sous-titre que j’avais oublié :  » Conscience contre violence » ?

    Je ne voudrais pas faire de la philo à trois sous, mais  »Conscience contre violence », c’est bien dit.

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