NOUÂTRE DE 1918 À NOS JOURS

Après la dramatique saignée provoquée par la première guerre mondiale, la vie normale reprend peu à peu. En 1917 une annexe du camp de prisonniers de Tours avait été installée à Nouâtre pour que les prisonniers allemands aillent travailler dans les fermes dont les hommes étaient à la guerre ; une note du commandant du dépôt « rappelle une dernière fois que les P.G. [prisonniers de guerre] doivent être astreints aux mêmes horaires de travail que les civils » ! Travaillaient-ils plus ou moins que les civils ? Moins sans doute car les archives mentionnent plusieurs punitions pour refus de travail.

Après la guerre ce camp devient un établissement militaire d’abord affecté au génie, puis au matériel et transmission (ECMT) ; actuellement 12ème BSMAT (Base de soutien du matériel de l’armée de terre). Au début, les habitants et la municipalité n’acceptèrent pas de gaité de cœur la présence à Nouâtre de ces militaires, dont beaucoup étaient d’origine indochinoise ou maghrébine ; les archives municipales font état de nombreuses plaintes, le plus souvent pour dégradation des chemins par les véhicules militaires mais aussi, parfois, pour du tapage ou des bris de lampes dans le bourg et même, une seule fois, pour des faits de violence.

Peu à peu cependant les relations entre le camp et le village s’améliorent ; progressivement un grand nombre de militaires sont remplacés par des civils et « l’établissement », comme on l’appelle encore, devient le plus gros employeur de la région, contribuant ainsi, d’une façon indéniable, au développement de la commune.

Année après année, le progrès s’étend aux campagnes ; le téléphone était arrivé avant la guerre suivi d’une agence postale puis d’un bureau de facteur-receveur ; puis viennent, dans les années 1925, l’électrification de la commune ainsi que l’installation d’un cinématographe communal dans l’école : l’instituteur : M. François Vidal, « est autorisé à faire des conférences avec projections fixes ou cinématographiques dans la salle de classe de l’école ».

Mais il faudra attendre les années 1950 pour que l’eau courante arrive à Nouâtre, l’alimentation en eau étant assurée auparavant par des puits, très nombreux dans le village, et par des fontaines publiques (une pour Nouâtre, dans l’actuelle rue du Vieux Lavoir) et une autre pour Noyers, qui existe toujours, rue Pierre Cantault).

Parallèlement le nombre d’habitants et le nombre d’enfants augmentent ; en 1930 « une école mixte de trois classes avec préaux et cabinets d’aisance » est construite dans le centre du bourg et, en 1931, le maire « considérant que les effectifs scolaires s’élevant à 80 élèves à la date du 13 avril 1931, oscilleront autour de 90 au mois d’octobre 1931 sans tenir compte de l’imprévu résultant du remplacement total définitif des travailleurs militaires Indo-chinois du camp de Nouâtre par des ouvriers et des manœuvres civils français » demande la création d’une 3ème classe.

Les enfants des Maisons Rouges et de Noyers venaient à l’école à pieds et se retrouvaient à la Croix de Noyers pour faire le chemin ensemble. En face de la Pierre du Faon, le café tenu par Mme Gouron vendait aux élèves, le midi, de la soupe chaude.

Après bien des discussions, l’immémorial « passage de Nouâtre », qui n’était pas sans danger, est remplacé par un pont, inauguré le 31 juillet 1932 par le ministre de l’intérieur Camille Chautemps ; La butte sur laquelle s’élevait le donjon, connue sous le nom de motte de Nouâtre est nivelée pendant l’hiver 1929-1930 pour assurer les terrassements nécessaires à la route menant à ce pont, qui, après la construction d’un nouveau pont inauguré en février 2007, a été «déconstruit » en septembre 2007, avec beaucoup de précautions, pour protéger la margaritafera auricularia ou grande mulette, grande moule d’eau douce devenue très rare dans les rivières françaises.

Lors de la construction de ce pont le compagnon et maître-charpentier Alfred Gindre fut tué accidentellement le 31 mai 1932. Les Compagnons charpentiers du Devoir de Liberté, appelés aussi Indiens, étaient nombreux dans la région et l’un d’eux, établi dans le bourg de Nouâtre (aujourd’hui 2 rue Louis Bailly) y a construit au début du 20ème s. une capucine (lucarne sur plan carré) où il n’a pas omis d’insérer les quatre lettres de sa société INDG, signifiant Indiens Notre Devoir Géométrie.

À partir des années 1930 la commune se développe et passe de 603 habitants en 1926 à 1008 habitants en 1968 ; il y a alors plusieurs épiceries (dont deux à Noyers) et plusieurs cafés (dont un à Noyers), une boulangerie et une boucherie avec son abattoir, appelé « tuerie particulière », un garde-champêtre, un cordonnier, un menuisier, un maréchal-ferrant, à Nouâtre (M. Debout, dit Bouzou, après la seconde guerre mondiale) et un à Noyers, ainsi que plusieurs autres commerces.

En 1936, une partie du « clos du bourg » est louée à l’Union sportive et gymnique de Nouâtre, présidé par M. Chazal, « pour le transformer en terrain de jeu » ; deux plages sont aménagées : une « plage scolaire » sur la rive droite, à l’emplacement de l’ancien bac et une « plage militaire », en face, sur la rive gauche (commune de Marcilly), où se trouve l’actuel camping.

Il existe aussi, sur la commune, une vingtaine de fermes, avec des terres comprenant parfois une vigne, quelques vaches laitières et quelques bœufs, un cheval souvent, quelques cochons et des volailles ; le travail y est rude et les distractions sont rares ; ce sont, pour l’essentiel, des bals qui se déroulent ou dans les deux grandes salles de deux cafés ou dans des « parquets », constructions provisoires en bois installées lors des « assemblées » ou lors des banquets, comme celui des laboureurs ou celui des laitiers. À la belle saison, les familles vont pique-niquer au bord de la Vienne ou à la fontaine Saint-Révérend, dans laquelle les jeunes se baignent.

Cette vie tranquille va être complètement bouleversée par la seconde guerre mondiale, qui débute à Nouâtre le 8 juin 1940 par « la décision du Conseil de préfecture interdépartemental, notifiant la déchéance de Mr. Bernon membre d’une organisation communiste », Pierre Bernon (1876-1956) faisant effectivement partie, avec René Delalande (1897-1974), le mari de l’institutrice, des communistes bien connus de Nouâtre. Il retrouvera son mandat de conseiller municipal en 1945.

Le 19 juin, a lieu l’évacuation du camp militaire, suivie, le 21 juin, de l’arrivée des troupes allemandes, qui tuent le jeune André Saulquin (17 ans) avant d’aller attaquer le pont ; ce jeune homme n’avait eu que le malheur de mettre la tête à la lucarne du grenier de ses parents, qui tenaient une épicerie, à l’emplacement de l’actuelle boulangerie, pour voir ce qui se passait.

Le pont de Nouâtre était défendu par des tirailleurs algériens ainsi que par quelques habitants qui avaient amené des madriers et des machines agricoles pour barrer le passage ; une « ratèle » (râteau à foin tiré par un cheval) tomba dans la Vienne lors de cette attaque et y resta longtemps ; mais les Allemands avaient des canons et les défenseurs, pris à revers par des troupes arrivées de Pouzay, sur la rive gauche, se rendirent ; il y eut 7 soldats français tués, dont 6 algériens. À une petite fille qui habitait à Marcilly, près de ce pont, et qui était en larmes après avoir assisté à cette bataille, l’un des soldats allemands dit « dans 8 jours, Angleterre kaput et guerre finie » !

Les Allemands s’installent ensuite dans l’école, les fermes et les maisons ; après la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, et, contre toute attente, Nouâtre se retrouve en zone occupée, la ligne de démarcation passant à l’est entre Descartes et le Grand Pressigny ; le camp militaire est occupé ; des baraquements en bois sont construits, sur les jardins des instituteurs et sur le terrain de sport pour le logement des troupes ; dans un bâtiment en dur sont installés bains et douches ; acheté en 1946 par la commune, ce bâtiment abritera ensuite, à partir de 1950, les douches municipales (cantine municipale actuellement). Ils aménagent également un hôpital dans l’ancienne abbaye de Noyers.

L’école est devenue l’Ortskommandantur (commandement local) ; la croix gammée flotte au haut d’un mât planté sur la place de l’école (aujourd’hui Place du 8 mai 1945) et des soldats en armes montent la garde sur cette place, qu’une des institutrices, Mlle France Cormier, bien connue par ailleurs pour son moignon et pour son mauvais caractère, traverse tous les jours, au moment de la relève de la garde, pour aller vider son seau hygiénique, non couvert, en grommelant des injures.

Par la suite un réseau de la Résistance, « le réseau Vengeance », s’organisa dans la région ; il comprenait quelques habitants de Nouâtre, dont Norbert Rémérand, qui fut arrêté alors qu’il voulait passer la ligne de démarcation et qui mourut en déportation à Lubin, en Pologne, le 21 février 1944, Monsieur et Madame Rantien, bouchers à Sepmes, Marie-Thérèse de Poix (1894-1970), châtelaine de la Roche-Ploquin, à Sepmes, qui fut arrêtée, torturée à Tours puis déportée à Ravensbürck et surtout le bien connu abbé Péan, curé de Draché et de La Celle-Saint-Avant, dont on entendait la moto, la nuit ; arrêté par la gestapo le 13 février 1944, alors qu’il célébrait la messe à La Celle-Saint-Avant, il mourut à Tours sous les tortures et fut enterré clandestinement. Son corps, retrouvé par la suite, est maintenant dans le cimetière de Draché.

À partir de février 1944, les alliés commencèrent à bombarder la région. Le 6 juin 1944 (jour du débarquement en Normandie) des avions anglais lancent à deux reprises des bombes sur le pont de Nouâtre, sans le toucher ; plusieurs tombèrent dans la Vienne, tuant de nombreux poissons qui servirent de ravitaillement aux habitants mais le commandant du camp : le « fringant lieutenant Schmitt de Nouâtre » comme l’appelle Jean Manceau, instituteur à Sorigny pendant la guerre tira, sans le toucher heureusement, sur un jeune du village qui était en barque en train de ramasser des poissons.

L’horrible massacre de Maillé, qui eut lieu le 25 août 1944, est encore présent dans les mémoires de tous les anciens de Nouâtre, dont beaucoup avaient de la famille dans ce village voisin.

Ce jour-là 124 hommes, femmes et enfants furent tués dans des conditions atroces, victimes de la barbarie nazie, et le village fut entièrement détruit. Voici à ce sujet deux témoignages :

Lucienne Bureau m’a précisé : « Il y eut deux familles de Nouâtre massacrées à Maillé : la famille Didelin qui, ayant peur que le camp de Nouâtre soit bombardé, était allée se réfugier dans une ferme à côté de la Heurtelière et M. Audevard qui était allé à Maillé pour avoir des nouvelles de sa famille. Un de mes oncles, habitant Maillé, a aussi reçu un coup de baïonnette dans le ventre et il n’en est mort qu’à 5 h. du soir ; sa fille, âgée de 6 mois, a été tuée d’un coup de baïonnette dans la gorge. » Six membres de la famille Didelin furent en effet tués à Maillé ainsi que François Audevard (1903-1944) et Ernest Gouard, qui travaillaient au camp comme André Didelin.

Marie-Louise Delalande, institutrice à Nouâtre, qui, le 25 août, était allée consulter le docteur Barbot, maire de Sainte-Maure à l’époque, démis de ses fonctions pour collaboration après la Libération et qui tint son journal durant toute cette période d’occupation, écrit dans ce journal :

«  – Il n’y a pas d’électricité. Il faudra que vous reveniez.

– Docteur, je ne peux pas vous dire que je reviendrai. Je ne sais même pas si je pourrai rentrer chez moi. Quand je suis partie, certainement le maquis et les allemands se battaient à Maillé. De Nouâtre on entendait la fusillade et je sais que les allemands ont mis eux-mêmes le feu à des fermes.

Le docteur réfléchit un instant puis me répondit :

– Ah ! les allemands mettent le feu à Maillé … Eh bien ! je vais vous dire ce qui s’est passé cette nuit. A minuit, ils sont venus me chercher, mitraillette au poing. Ils m’ont fait monter en auto et m’ont conduit auprès d’un des leurs, blessé, que j’ai dû soigner. Ils m’ont ramené chez moi vers 2h. du matin et l’officier m’a dit : Demain, Maillé le paiera.

– Alors ce sont des représailles ?

-Sans doute, et l’officier est une brute capable de tout.

-Quel officier ?

-Celui qui commande à Sainte-Maure. (Le docteur me dit un nom que je n’ai pas retenu.)

Le fait que le docteur m’ait raconté cela sans hésiter, sans me demander le secret, à moi qu’il connaissait à peine, me fait penser qu’il n’avait pas réalisé la menace contenue dans ces mots. »

Un peu plus loin, elle rapporte le témoignage des hommes de Nouâtre qui étaient allés ramasser les morts : « Certains sont aisément reconnaissables, d’autres défigurés. Presque tous les enfants ont la boîte crânienne emportée, il ne reste que le masque. Pour d’autres on rapporte seulement un petit tas d’ossements calcinés, trouvés sous les décombres ».

On peut aussi rappeler le souvenir de deux jeunes de Nouâtre, « morts pour la France » : Pierre Delaveau, tué en 1940, dans la Meuse, à l’âge de 23 ans, et Gaston Fillin, tué en Indochine en 1946, à l’âge de 22 ans.

Les derniers soldats allemands quittent le camp de Nouâtre le 30 août 1944. Peu après les FFI arrivent et investissent le camp ; du charbon, qui y est entreposé, est distribué aux cultivateurs pour que ceux-ci puissent faire les battages. Le drapeau français flotte sur le mât de la place de l’école le 10 septembre 1944 et le 13 mai 1945 un nouveau maire est élu : Alexandre Garnier (1886-1972), cultivateur à Noyers, qui sera maire de Nouâtre jusqu’en 1971. Jusqu’en 1953 il eut pour secrétaire de mairie M. Franchineau, également directeur de l’école, qui sera remplacé, dans les mêmes fonctions, de 1953 à 1982, par Maurice Bourdeau.

Après avoir atteint son apogée en 1968, époque où furent installés un centre commercial (aujourd’hui en partie désert) et un collège (déplacé ensuite dans des bâtiments du camp militaire), Nouâtre vit sa population diminuer, en partie suite au rétrécissement de ce camp militaire, dont une grande partie fut désaffectée et aménagé en zone industrielle.

Les maires suivants furent le docteur Michel Camboulives, passionné d’archéologie, de 1971 à 1983 ; puis, de 1983 à 1995, André Boutault, imprimeur à Sainte-Maure, à qui l’on doit notamment la transformation de l’ancien terrain de sport en jardin public ainsi que l’aménagement du stade et de la mairie actuelle. C’est aussi sous son mandat que fut créé, en 1983, par son adjoint Jean Charrier, le toujours renommé triathlon de Nouâtre

Le maire suivant : Pierre-Marie Dubois, démissionne avec la majorité de son conseil en 2000, suite à un malentendu avec la population au sujet d’un projet d’installation d’une usine d’enrobés dans la zone industrielle de Talvois ; il est remplacé par André Barillet, maire de 2000 à 2008, puis de 2008 à 2014 par Philippe Tabutaud. Depuis 2014, le maire est Pierre-Marie Danquigny.

 

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