En mai 1871 (la Commune de Paris vit ses dernières heures), Mallarmé quitte définitivement Avignon pour s’installer à Paris mais Il continuera à penser à Igitur, comme le montre les témoignages suivants.

Le journaliste Adolphe Racot (1840-1887), en mars 1875, raconte dans Le Gaulois, sous la signature de Un ex-Parnassien, une anecdote qu’il situe dans l’été 1873 : « La dernière fantaisie de M*** à Douarnenez fut d’obtenir la permission d’habiter un phare. – C’est là seulement, disait-il, au bruit des vagues qui se brisent, que je pourrai écrire le roman dont je vous ai depuis longtemps raconté le scénario : Igitur de Psaltérion. Le scénario en question était simplement ceci : l’Ombre d’un vivant enfermée dans un vieux château abandonné et occupée à brûler des papiers de famille. »

En fait Mallarmé n’obtint pas l’autorisation de loger dans le phare de la pointe du Raz et il résida dans une maison isolée au Conquet. Dans une lettre du 23 sept 1873 à sa femme, il écrit : « je sais trop bien ce que dit le vent, de l’heure où le soleil se couche à celle où il se lève » et dans une lettre du 28 août 1873 à Geneviève il précise : « je t’écris cela, tout de suite, rentré dans la grande chambre de ma maison, où le vacarme du vent, qui ne m’a pas permis de fermer l’œil, la nuit dernière, va en faire autant cette nuit : avec des voix, ah ! des voix … je voudrais bien deviner ce qu’elles disent, fâchées, tantôt grognons, tantôt furieuses. »

Par ailleurs, le romancier irlandais George Moore, qui vécut à Paris de 1873 à 1880 et qui fréquenta alors les mardis de la rue de Rome, rapporte, dans un ouvrage autobiographique intitulé Avowals (paru en 1919), que Mallarmé lui avait confié, à une date indéterminée, le projet d’une pièce à un seul personnage peut-être intitulée Hamlet et le vent. La pièce aurait mis en scène « un jeune homme, dernier de sa race, qui vivait dans un vieux château où le vent hurlait, incitant le jeune homme à partir à travers le monde pour fonder à nouveau la fortune de sa famille. Mais le jeune homme n’est pas tout à fait sûr si le vent lui conseille ou de rester ou de partir, car, Mallarmé le disait : Il est dans le génie de la langue française que le vent essaie toujours de dire oui : ou – ou, répète le vent, et encore et toujours il essaie de prononcer le mot oui, mais il n’atteint jamais tout à fait la dernière voyelle. Ainsi le jeune homme reste en doute s’il doit ou partir ou rester. »

Georges Moore par Manet

Boris Donné, maître de conférences à l’Université d’Avignon, m’a apporté oralement, à ce sujet, les informations suivantes, dont je le remercie vivement : George Moore a précisé ce témoignage dans un texte beaucoup moins connu, intitulé Souvenirs sur Mallarmé dans le n°3 d’une revue intitulée Parsifal, en 1909 et cette seconde version est beaucoup plus intéressante.

Il rapporte cette fois un dialogue entre le Maître et lui, sur un projet dramatique dont il ne donne pas cette fois le titre :

« – En combien d’actes est votre pièce, Maître ?

– En trois.

– En combien de personnages ?

– Deux : moi et le vent. »

Suit de nouveau le résumé de l’intrigue, avec une indication étonnante sur la nature de ce projet dans l’esprit de Mallarmé : « Un jeune homme, le dernier de sa race, rêve dans son château délabré. De quoi rêve-t-il ? De guerres, de duels, d’aventures dans les forêts lointaines : (…) Projets sur projets…, et il demande à ses ancêtres de lui enseigner le chemin. Mais c’est toujours le vent dans la vieille tour qui lui répond, qui cherche à lui répondre. Et le jeune homme écoute le vent… sans jamais être sûr si c’est oui que le vent veut dire. Bien des fois Mallarmé m’a parlé de sa pièce, et quand je lui demandais où il voudrait la faire représenter, dans quel théâtre, il parlait de voyager en caravane et de jouer son héros lui-même dans toutes les foires de France. Il s’exaltait à l’idée que le poète serait lui-même son saltimbanque. La pièce ne fut jamais écrite (tout au plus prit-il quelques notes) mais il la rêvait si bien, debout, devant le poêle, que je m’en souviens encore, ainsi que de ses mollets rôtissants et de son visage beau. »

Notons enfin qu’un certain M. Igitur apparaît dans Effarement, un court récit onirique du poète et inventeur Charles Cros, que Mallarmé fréquenta dans les années 1872. Ce récit parut en 1873 dans un recueil de Charles Cros, intitulé Le coffret de santal.

Le texte d’Igitur n’est pas fixé : il comprend des Notes, des déchets, des Ébauches, des Fragments d’ébauches, des Brouillons et des parties qui semblent entièrement rédigées. L’ensemble de ces papiers a été (joliment) relié par le docteur Bonniot et ce précieux document se trouve à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Mais, ce faisant, Édmond Bonniot a imposé un ordre qui, depuis, a été contesté et plusieurs éditions différentes ont été proposées et il se peut que Boris Donné propose un jour une nouvelle édition.

 

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