2- Théodore Aubanel


Dès sa première venue à Avignon, en juillet 1864, Stéphane Mallarmé fait la connaissance de Théodore Aubanel. Très vite les deux hommes deviennent amis et s’échangent des poèmes. Vingt ans après (en 1884) Mallarmé écrit à au journaliste Albert Savine pour le remercier de : « l’étude pleine de pénétration que vous faites du drame de mon vieil ami Aubanel : Le pain du péché » (Lou Pan dóu Pecat : écrit en 1863/4, joué en 1878 et publié en 1882) et il ajoute : « que de souvenirs vous évoquez, avec ces mots, du temps où le poète me lisait les scènes de cette belle œuvre, à mesure qu’il les écrivait. »

Statue d’Aubanel (Square Agricol Perdiguier. Avignon)

Le 25 juillet 1864 Mallarmé lui écrit : « Mon cher Aubanel, (Et avant tout, permettez-moi de ne pas vous dire Monsieur parce que je ne le peux plus, vous ayant trop aimé en ces deux jours.) Je vous remercie de grand cœur de votre aimable Vénus d’Arles [poème publié ensuite dans Li Fiho d’Avignoun] et je vous envoie quatre de mes poèmes … ».


Voici le début de LA VENUS D’ARLE, dédié au félibre Paul Arène, qui organisa le félibrige parisien et traduit par le grand spécialiste aubanélien Claude Liprandi :


Siés bello, o Venus d’Arle, à faire veni fòu !

Tu es belle, ô Vénus d’Arles, à rendre fou !

Ta tèsto èi fièro e douço, e tendramen toun còu

Ta tête est fière et douce, et tendrement ton cou

Se clino. Respirant li poutoun e lou rire,

S’incline. Respirant les baisers et le rire

Ta fresco bouco en flour de-quèi que vai nous dire ?

Ta fraîche bouche en fleur, que va-t-elle nous dire ?


À cette époque, Aubanel habitait encore dans l’hôtel de Castellane, situé dans l’ancienne rue Saint Marc, aujourd’hui n°10 rue Théodore Aubanel, où il était né en 1829 et où était installée l’imprimerie familiale. Ce vénérable bâtiment du 15ème siècle, dont la belle façade gothique était couronnée de créneaux et flanquée d’échauguettes, que Mistral croyait (à tort) être une ancienne livrée cardinalice, fut remplacé, dans les années 1860, lors de la création de la rue de la République, par un immeuble neuf dont la façade donnait sur la nouvelle rue et où s’installèrent les Nouvelles Galeries (21 rue de la République). Les Aubanel vont alors (en 1865) place Saint Pierre, dans un ensemble d’immeubles, dont certains, du côté de la Place de la Mirande, conservent des ruines romaines.

Ruines romaines à l’arrière de l’immeuble Aubanel (Place de l’Amirande. Avignon)

Au moment de la mort d’Aubanel, Alphonse Daudet décrit la maison de Théodore Aubanel dans Le Temps : « Figurez-vous un cloître, un vrai cloître, avec son porche, son portique, ses larges escaliers de pierre, son religieux silence, seulement troublé par le bruit sourd de l’imprimerie Aubanel. En haut, l’appartement, assombri par des vitraux, a une allure mystérieuse d’oratoire… On sent qu’on est chez un bourgeois et chez un artiste. Des crucifix de vieil ivoire, deux ou trois Clouet pendent au mur, et sur tout cela, sur les tentures, sur les meubles, court la dentelle d’Avignon, fine à border des nappes d’Eglise, fine comme les créneaux des remparts. »


Mallarmé et Aubanel semblent s’admirer réciproquement mais Aubanel, qui est déjà célèbre et qui a treize ans de plus que Mallarmé, donne des conseils au jeune homme et lui suggère d’être plus clair. C’est ainsi que Mallarmé écrit à Aubanel le 7 décembre 1865 : « Je te renvoie mon petit poème, plus clair, je crois. ». Il s’agit du poème d’abord intitulé Le jour puis Poème nocturne et enfin Don du poème, qu’Aubanel avait jugé obscur, surtout en son début et qui commence par :


Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !

Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,

Par le verre brûlé d’aromates et d’or,

Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,

L’aurore se jeta sur la lampe angélique.


Et dans une lettre du 16 août 1866 à son ami : l’avocat et félibre marseillais Ludovic Legré, Aubanel écrit : « Stéphane Mallarmé est ici depuis quelques jours. C’est un brave cœur et une magnifique organisation de poète mais qui se fourvoie dans des abstractions et des bizarreries inouïes : c’est dommage ! » Et dans une autre lettre, du 4 novembre 1868, il précise sa pensée : « … Mallarmé, le fantastique professeur d’anglais et le lyrique fou qui habite Avignon. »


Quoiqu’il en soit, les deux hommes s’apprécient et se tutoient dès octobre 1864 ; leurs liens se renforcent évidemment quand Mallarmé vient habiter à Avignon, d’autant plus qu’Aubanel a un fils : Hercule, Jean de la Croix qui a quasiment le même âge que Geneviève, avec qui il joue souvent sur la Place Saint Pierre.


Selon Léon Tessier, auteur de Aubanel, Mallarmé et le faune (Centre international de l’écrit en langue d’oc, 1945), c’est Aubanel, juré en 1865 à la Cour d’assises de Carpentras dans le procès d’un berger accusé d’avoir violé une fillette sur le Ventoux, qui donna l’idée à Mallarmé d’écrire L’après-midi d’un faune. Aubanel, de son côté, s’inspira de ce fait divers pour écrire Lou Pastre (écrit en 1866 et publié en 1936).

Buste d’Aubanel (façade de l’immeuble Aubanel. Place Saint Pierre. Avignon)

En 1860, Aubanel avait publié un premier recueil : La Mióugrano Entre Duberto (La grenade entr’ouverte), magnifique recueil de poèmes inspirés par son amour désespéré pour Zani.

Il s’agit de Jeanne-Marie (dite Jenny) Manivet (née en 1825), qui était une amie de Joséphine Giera, la sœur de Paul Giera. Aubanel la rencontra, dit-il, en 1851 dans le château de Font-Segugne ; elle était, ce jour-là, vêtue d’une « raubo de lano Coulour de la mióugrano (robe de laine Couleur de la grenade) » ; elle habitait 34 rue Sainte Catherine et il y avait près de la porte d’entrée une « triho à mita morto (une treille morte à demi) » devant laquelle Aubanel erre tristement après que Jenny fut entrée au couvent (en 1854) car le mariage est impossible étant donné qu’elle est pauvre et qu’elle a quatre ans de plus que lui. Devenue sœur Julie puis sœur Agnès et enfin sœur Clémentine, Jenny Manivet mourra en 1886, la même année qu’Aubanel, en soignant les malades de l’hôpital français de Constantinople.

La grenade entr’ouverte est un recueil de poèmes qui ne sont nullement osés. Cette œuvre est cependant mise à l’index par l’archevêque d’Avignon, dont dépend fortement les Aubanel : imprimeurs de sa sainteté le pape et Théodore Aubanel arrête de publier.


Néanmoins, en 1885, il sort confidentiellement un nouveau recueil : Li Fiho d’Avignoun (Les filles d’Avignon) qui n’est tiré qu’à 300 exemplaires personnalisés et destinés à ses amis et mais quelqu’un (Ludovic Legré affirme, sans preuves, que ce fut Roumanille) remet cet ouvrage sensuel à l’archevêque d’Avignon.


Mis en demeure de brûler ses vers, le poète n’obéit pas mais il arrête la distribution de son recueil et il a une première attaque d’apoplexie en décembre 1885 et il meurt d’une seconde attaque le 31 octobre 1886. Il est enterré au cimetière Saint Véran d’Avignon (section 40). Le 29 novembre 1886 Mallarmé envoie ses condoléances à Jean Aubanel et écrit : « Le pauvre Théodore si épris de vie et si fait pour une heureuse et verte vieillesse ne me semblait pas un ami qu’autre chose que la distance pût éloigner, jamais la Mort. » Un troisième recueil, posthume, de Théodore Aubanel : Lou Rèire-Soulèu (Le Soleil d’outre-tombe) fut publié en 1899.

Tombe Aubanel (Avignon)
Tombe Aubanel (Avignon)

6 ont commenté “13- Mallarmé et les félibres

  • FABRE a écrit le :

    Je recherche le discours, en occitan, prononcé par Ernest FERROUL maire de Narbonne en 1912 pour la Sainte Estelle qui eut lieu dans sa ville.

    Où le trouver?

    Merci de votre aide
    Pierre FABRE

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  • a écrit le :

    Well written article.

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  • a écrit le :

    A une époque où il est très facile « d’annexer » des personnalités très complexes comme MALLARME ou DEBUSSY et CEZANNE pour en faire les parangons de la modernité idéologisée il est sain de replaçer leur oeuvre comme leur personne dans le contexte de leur époque:: ils avaient ,de surcroit, des LIENS AUTHENTIQUES et des Attaches puissantes à leur Pays et à leur Terre ce qui aujourd’hui n’est plus véritablement de mode mais ,au contraire, quasiment banni sinon condamné! LE CARDONNEL fut un grand ami de ma famille à VALENCE : il était un Poète authentique et un homme simple dévoré par la FOI, je mettrai en ligne à nouveau, quelques manuscrits inédits de lui, rédigés rue des moulins à l’époque où il était hebergé chez les Trinitaires dans l’ancienne villa GENEST…

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  • nicolas a écrit le :

    Bonjour , je voudrais savoir oû trouver des extraits de receuilles de JOSEPH ROUMANILLE

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  • Bouisson Michel a écrit le :

    Toutes les rééditions, l’intégrale des oeuvres de Joseph Roumanille sur le catalogue du CREDD’O, 12 ave Auguste CHABAUD, 13690 GRAVESON, tél. 04 32 61 94 06 / 06 87 31 11 03, ass.creddo@wanadoo.fr, http://www.creddo.info

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  • Alain Guingal a écrit le :

    Comment peut on voir meme de l extérieur cette villa des chênes verts.?Etant Avignonais je vois de loin cette magnifique demeure,qu hélas les monuments historiques ne cherchent pas à mettre en valeur…..une honte.

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