4- Joseph Roumanille

Joseph Roumanille et Théodore Aubanel furent d’abord amis, s’étant connus en fréquentant La Société de la foi : une association catholique fondée en 1835 pour « faire persévérer les jeunes gens dans la foi et les bonnes mœurs » et parrainée par Paul Giera qui l’hébergeait dans un de ses immeubles, au n°20 rue Banasterie.

Assez vite cependant des conflits, amoureux peut-être car on dit que Roumanille aima aussi Jenny Manivet, professionnels sûrement puisque Roumanille devint éditeur en 1855, séparèrent les deux poètes, qui luttaient aussi pour savoir qui aurait la seconde place dans le Félibrige. En 1868, le Rapport de Théophile Gautier Sur les progrès de la poésie consacre un long paragraphe à Mistral, quelques lignes à Aubanel mais ne dit rien de Roumanille.

Statue de Roumanille (Square Agricol Perdiguier. Avignon)

Selon Anne-Marie Théodore-Aubanel (la veuve de Laurent Théodore-Aubanel, petit-fils de Jean de la Croix) le principal motif de cette rupture fut le fait que Roumanille dénonça Aubanel à l’archevêque d’Avignon, en lui remettant le poème La Vénus d’Arles, écrit en 1864 et considéré, à l’époque, comme licencieux. Le fossé entre les deux hommes se creusa continuellement et on dit que Roumanille agressa physiquement Aubanel quand celui-ci, dans un discours, prononcé en 1878 lors du Banquet de la Cigale, à Sceaux, déclara qu’il était français avant d’être provençal.

Le 29 décembre 1868 Aubanel écrit à une amie : la poétesse « entièrement catholique » Marie Jenna (1834-1887) et dit, en parlant de Roumanille : « J’ai eu, le mois dernier, un des plus grands crève-cœur dont je me souvienne : un ami de toute la vie m’a abandonné de la façon la plus triste et la plus affligeante … Un homme avec lequel j’avais été comme un frère.» Et de son côté, Roumanille écrit le 14 avril 1869 à un ami, conservateur de la Bibliothèque Méjanes à Aix : Jean-Baptiste Gaut (1819-1891) : « Depuis le jour mémorable où l’adjudication m’a fait fournisseur du lycée impérial d’Avignon (…) le brave Théo a jugé à propos -ce qui est un scandale déplorable- de me mépriser au point qu’il ne me salue plus ! »

Médaillon de Roumanille (façade de l’ancienne librairie. Rue Saint Agricol. Avignon)

Néanmoins, Mallarmé fut aussi ami avec Roumanille. Dans sa première lettre à Roumanille, en décembre 1864, Mallarmé lui écrit : « Comme étant l’aîné, et le père, vraiment, je vous charge de tous mes souhaits de nouvel an aux chers félibres avignonnais (…)» puis il ajoute : « votre belle petite fille va-t-elle toujours bien ? Je voudrais déjà la voir jouer avec Geneviève. »

Cette « belle petite fille » est Térèse Roumanille, née, comme Geneviève, en 1864, qui sera Reine du Félibrige et qui épousera en février 1892 le journaliste, écrivain et félibre Jules Boissière, mort de l’opium au Tonkin où il était vice-résident. Elle fréquentera, avec son mari, les mardis de la rue de Rome.

C’est pour elle que Mallarmé écrit en 1890 le poème Feuillet d’album qui parut en 1892 dans la revue La Wallonie. Dans la bibliographie préparée par lui pour l’édition de ses Poésies (1898), Mallarmé a noté : « Tout à coup et comme par jeu est recopié indiscrètement à l’album de la fille du poète provençal Roumanille, mon vieux camarade. Je l’avais admirée enfant et elle voulut s’en souvenir pour me prier, demoiselle, de quelques vers« .

Le 16 juillet 1890 Térèse Roumanille écrit à Mallarmé pour le remercier de ce poème qui lui a été remis par Andrew Bonaparte-Wyse (un des fils de William Bonaparte-Wyse, voir ci-après) et elle ajoute : « C’est que nous sommes ici toute une famille de vrais admirateurs de votre beau talent : on ne vous a pas oublié un instant à Avignon et l’on y parle bien souvent de vous. Les enfants songent encore à un bel arbre de Noël tout plein d’étoiles et d’exquises sucreries».

À son tour, Roumanille écrit à Mallarmé, en janvier 1866 : « Vous parlez peu et dites beaucoup quand vous parlez -et vous parlez bien. (…) Par les temps de réalisme qui courent, Roumanille ne sera bientôt plus qu’un vieux classique édenté ratant l’idéal et gâtant le réel, bon tout au plus à chanter faux quelques noëls surannés. Quand reviendrez-vous nous voir ? Quand resouperons-nous à la Barthelasse en compagnie des cousins piquants et rounrounants ? »

Né à Saint Rémy de Provence, en 1818, Joseph Roumanille est souvent appelé « le père du Félibrige ». C’est lui en effet, alors qu’il est maître répétiteur à la pension Dupuy (en 1845), qui pousse Frédéric Mistral et Anselme Mathieu, alors internes dans cette pension, à écrire en provençal. Il devint ensuite correcteur à l’imprimerie Seguin aîné où il fit imprimer son premier recueil de poèmes : Li Margarideto (les Pâquerettes).

En 1851, il publie Li Prouvençalo (les Provençales) : anthologie à laquelle participèrent une trentaine de poètes et qui est considérée comme la première manifestation de ce qui deviendra le Félibrige, puis, en 1852, Li Sounjarello (Les songeuses).

La librairie au début du 20 ème siècle

En 1855, il ouvre une librairie au 19 rue Saint Agricol et édite en 1859 la Mirèio de Mistral (imprimée par Seguin). À sa mort, cette librairie fut reprise par Térèse Roumanille-Boissière, qui y tint un salon littéraire. Après la mort de Térèse (en 1927), la librairie passa aux mains de Jacques Roumanille (fils cadet de Joseph Roumanille) puis fut achetée en 1953 par Louis Siaud qui y maintint, avec son épouse et avec sa fille Valérie Siaud, le caractère littéraire impulsé par les Roumanille. Cette librairie, une des plus anciennes de France, disparut en 1996.

La librairie en 1867 (eau-forte de Charles Combe)

Principal représentant de ce qu’on a appelé le Félibrige blanc, Roumanille était royaliste militant et le critique littéraire légitimiste Armand de Pontmartin écrit dans Causeries littéraires (1854) : « Je ne connais pas d’existences plus pures et plus nobles que celle de Roumanille. Pendant les années d’agitation et d’angoisses qui suivirent la Révolution de février, et où la fièvre démocratique, chauffée au feu des imaginations méridionales, propageait, dans nos campagnes, sous leurs formes les plus brutales, toutes les théories communistes, Roumanille, fils d’un jardinier et modeste employé dans une imprimerie d’Avignon (…) se mit à écrire, en provençal, de petits livres populaires qui firent plus, dans nos départements, pour la cause de l’ordre et du bon sens, que toutes les publications. » Un de ces « petit livre » avait pour titre : Quand dévé, fau paga (Quand vous devez, faut payer).

Pour sa part, l’écrivain nationaliste Charles Maurras écrit, à sa mort, en 1891, dans La Plume du 1er juillet 1891 : « C’était (…) un réaliste catholique et un légitimiste militant ; il correspondait avec Henri V et, dans un journal avignonnais : La Commune, il combattit avec acharnement le fouriérisme et le socialisme qui étaient en vogue vers 1848. » puis il ajoute : « Ayant combattu les « partageux », il fonda le félibrige. »

En 1864 Roumanille avait épousé Rose-Anaïs Gras (1841-1920), elle-même felibresso et sœur du félibre Félix Gras, qui pour sa part, épousa en 1878 une nièce de Roumanille. Malgré ces liens familiaux, Félix Gras, 3ème capoulié du Félibrige, est considéré comme le chef de file du « Félibrige rouge »


6 ont commenté “13- Mallarmé et les félibres

  • FABRE a écrit le :

    Je recherche le discours, en occitan, prononcé par Ernest FERROUL maire de Narbonne en 1912 pour la Sainte Estelle qui eut lieu dans sa ville.

    Où le trouver?

    Merci de votre aide
    Pierre FABRE

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  • a écrit le :

    Well written article.

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  • a écrit le :

    A une époque où il est très facile « d’annexer » des personnalités très complexes comme MALLARME ou DEBUSSY et CEZANNE pour en faire les parangons de la modernité idéologisée il est sain de replaçer leur oeuvre comme leur personne dans le contexte de leur époque:: ils avaient ,de surcroit, des LIENS AUTHENTIQUES et des Attaches puissantes à leur Pays et à leur Terre ce qui aujourd’hui n’est plus véritablement de mode mais ,au contraire, quasiment banni sinon condamné! LE CARDONNEL fut un grand ami de ma famille à VALENCE : il était un Poète authentique et un homme simple dévoré par la FOI, je mettrai en ligne à nouveau, quelques manuscrits inédits de lui, rédigés rue des moulins à l’époque où il était hebergé chez les Trinitaires dans l’ancienne villa GENEST…

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  • nicolas a écrit le :

    Bonjour , je voudrais savoir oû trouver des extraits de receuilles de JOSEPH ROUMANILLE

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  • Bouisson Michel a écrit le :

    Toutes les rééditions, l’intégrale des oeuvres de Joseph Roumanille sur le catalogue du CREDD’O, 12 ave Auguste CHABAUD, 13690 GRAVESON, tél. 04 32 61 94 06 / 06 87 31 11 03, ass.creddo@wanadoo.fr, http://www.creddo.info

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  • Alain Guingal a écrit le :

    Comment peut on voir meme de l extérieur cette villa des chênes verts.?Etant Avignonais je vois de loin cette magnifique demeure,qu hélas les monuments historiques ne cherchent pas à mettre en valeur…..une honte.

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