C’est à Avignon que Mallarmé écrivit une première version de ce célèbre sonnet (paru en 1887), connu d’abord sous le nom de Sonnet allégorique de lui-même (1868).

Le 3 mai 1868 il écrit à Eugène Lefébure : « Enfin, comme il se pourrait toutefois que rythmé par le hamac et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en -ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx, on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup afin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. »

Est-ce un ptyx ? C’est une conque, en tout cas

Ce mot ptyx est la transcription d’un mot grec qui signifie le pli d’une étoffe ou l’anfractuosité d’une montagne. Émilie Noulet considère, dans Vingt poèmes de Stéphane Mallarmé (1972), que ce mot « désigne une conque, un de ces coquillages qui, collé à l’oreille, fait entendre le bruit de la mer ». Notons aussi que, chez Pindare, ce mot désigne les inflexions de la pensée du poète et que dans la mythologie grecque, la conque est une coquille en spirale dont les tritons (divinités de la mer à figure humaine et à queue de poisson) se servaient en guise de trompe. Émilie Noulet (1892-1978) : professeur à l’Université libre de Bruxelles, fut une amie de Paul Valéry et une grande exégète de Mallarmé.

Le 18 juillet 1868, une lettre à Henri Cazalis donne, ce qui est très rare chez Mallarmé, une interprétation de ce poème : « J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé cet été, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois, on éprouve une sensation assez cabalistique.C’est confesser qu’il est peu « plastique », comme tu me le demandes, mais au moins est-il aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide. Par exemple, une fenêtre nocturne ouverte, les deux volets attachés ; une chambre avec personne dedans, malgré l’air stable que présentent les volets attachés, et dans une nuit faite d’absence et d’interrogation, sans meubles, sinon l’ébauche plausible de vagues consoles, un cadre belliqueux et agonisant, de miroir appendu au fond, avec sa réflexion, stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce logis abandonné du monde. J’ai pris ce sujet d’un sonnet nul et se réfléchissant de toutes les façons, parce que mon œuvre est si bien préparé et hiérarchisé, représentant comme il le peut l’Univers, que je n’aurais su, sans endommager quelqu’une de mes impressions étagées, rien en enlever, – et aucun sonnet ne s’y rencontre.»

Voici le sonnet en -yx :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.


Les deux thèmes importants du sonnet en -yx sont indiqués par Mallarmé lui-même : ce sonnet est « nul et se réfléchissant de toutes les façons ».

Ce sonnet est « nul » en effet car l’idée de vide et de mort est partout présente, soulignée dans le vocabulaire par une allitération avec le son [n], qui revient 17 fois, avec onyx (v.1), minuit (v.2), Phénix (v.3), que ne recueille pas de cinéraire amphore (v.4), nul ptyx (v.5), inanité sonore (v.6), Néant (v.8), s’honore (v.8), au nord (v.9), agonise (v10), licornes (v.11), une nixe (v11), défunte nue (v.12), ainsi que par une assonance avec le son [ã], qui revient 11 fois, avec dédiant (v.1), l’Angoisse (v.2), lampadophore (v.2), amphore (v.4), crédences (v.5), ant (v.8), vacante (v.9), ruant (v.11), en le miroir (v.12), encor (v12), dans (v.13). Ces sonorités mettent évidemment en évidence l’idée de Néant et de mort, symbolisée par un chandelier (cf. lampadophore = porteur de lumière) ayant la forme d’une personne allégorique de l’Angoisse.

Cette idée est surtout présente dans le second quatrain : le salon est désert car le Poète, sans doute Baudelaire, que Mallarmé reconnaissait comme son maître et qui est mort le 31 août 1867, est parti dans les Enfers pour y chercher le triste oubli que procurent les eaux du Styx (dans la mythologie grecque la traversée de ce fleuve qui entourait les Enfers faisait tout oublier aux morts).

Mais on peut penser que Mallarmé s’identifie à Baudelaire, lui qui est aussi en proie au spleen (voir la lettre du 23 mars 1864 à Cazalis), qui est « parfaitement mort » (voir la lettre du 14 mai 1867 à Cazalis), qui se sent menacé de paralysie et d’agraphie, comme Baudelaire (voir la lettre du 27 janvier 1868 à Cazalis).

Le seul objet qui aurait pu être présent : ce bizarre coquillage, que l’étrange rythme 5/5/2 du vers 5, met en valeur, a été emporté par le Maître et, par ailleurs, ce ptyx est par lui-même néantisé, aboli, comme le soulignent les allitérations en [b] et en [l] du vers 6, car il n’existe que par son vide, qui permet de produire du son.

La mort, par le feu, est le sort réservé aux rêves, c’est-à-dire aux poèmes rêvés, qui sont brûlés par le Phénix (symbole du feu dans la tradition chrétienne). C’est aussi le lot de la nixe du vers 11, cette nymphe, qui fait bien sûr songer à Ophélie mais également à Marie, la sœur bien aimée, morte en 1857, alors qu’elle avait 13 ans.

Oui, la mort est partout présente mais la vie finit par l’emporter car le bibelot aboli existe, malgré tout, grâce aux sons qu’il produit, de la même façon que les poèmes de Baudelaire sont toujours vivants, et la défunte ressuscite, parée de scintillations (avec une diérèse) quand la Grande Ourse apporte sa lumière.

Par une sorte de prétérition (procédé qui consiste à feindre de ne pas vouloir dire ce que l’on dit clairement), Mallarmé, tout en affirmant la mort (des rêves, du bibelot, du Maître, de la nixe) confirme leur existence, par la présence même du texte et essentiellement grâce à la magie de la poésie qui crée un monde « se réfléchissant de toutes les façons », de la même façon que la nymphe se réfléchit dans le miroir, cet « oubli fermé par le cadre ».

Cette idée de « réflexion » naît surtout de la recherche et de la complexité des rimes : les rimes croisées yx et ore des quatrains s’inversent dans les tercets : la rime masculine yx devient la rime féminine ixe et la rime féminine ore devient la rime masculine or. Mallarmé a réussi le tour de force de (re)construire un microcosme qui s’appuie sur deux rimes, comme sur deux piliers, masculin et féminin.

Ces quatorze vers symbolisent bien les sept étoiles (le septuor) de la Grande Ourse, multipliées par deux grâce au miroir et ce sonnet est bien « allégorique de lui-même » ; tout en affirmant que ses rêves ne peuvent être recueillis par des poèmes (voir les vers 3 et 4), Mallarmé compose un poème qui recueille son rêve, qui fait revivre les morts et qui réussit à « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit » comme il l’écrivait à Cazalis

Mallarmé écrira plus tard dans Crise de vers (montage de plusieurs articles écrits en 1886 et 1895) : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; (…) À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire (…) si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure. Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »

On peut donc, je pense, interpréter ainsi le sonnet en -yx

Un chandelier, qui représente une figure humaine de l’Angoisse et qui dresse très haut ses ongles émaillés, suscite, à minuit, de nombreux rêves nocturnes, qu’aucun poème ne recueille, car ils sont brûlés par le Phénix.

Sur les buffets, dans le vide salon, on ne trouve aucune conque, inexistant bibelot dont le vide est sonore, car le Maître (ou le Poète) est allé puiser les larmes du Styx avec cet objet qui est le seul bien du Néant.

Mais près de la fenêtre qui s’ouvre au nord, s’éteint (agonise) le reflet doré d’une scène pouvant représenter des licornes lançant du feu contre une nymphe,

Elle qui est dans le miroir comme une morte nue, bien qu’elle revive (se fixe) entourée de scintillations, dès que les sept étoiles de la Grande Ourse apparaissent.

19 ont commenté “15- Commentaire du sonnet en -yx

  • a écrit le :

    Vous avez fait un tres bon travail. J’ai fait une recherche sur le sujet et la plupart des personnes sont d’accord avec votre blog.

    Répondre
  • Fred / INHUMATE a écrit le :

    Excellent commentaire qui fait, pour une fois me semble-t-il, a peu près le tour des interrogations que ce poème sublime évoque pour moi.

    Répondre
  • Raymond a écrit le :

    Depuis que je sais que le 5/5/2 a été judicieusement utilisé par Mallarmé, je crois qu’on va pouvoir battre les vuvuzuelas .

    Plus sérieusement, très bon commentaire, merci bien . :)

    Répondre
  • Galoubet a écrit le :

    C’est par excellence le commentaire où l’on fait semblant d’avoir quelque chose à dire. L’allitération en n évoque la mort parce qu’elle met en évidence l’idée de Néant. Autrement dit N comme Néant! Pourquoi pas comme Nunuche ? Ou Nouille ou Niais ? On peut penser que Mallarmé s’identifie à Baudelaire mais on peut aussi penser qu’il ne s’identifie pas. Sur quoi repose cette affirmation (au reste très prudente, parce que l’auteur du commentaire n’en est, à juste titre, pas sûr du tout). Après,lorsque l’on ne sait pas quoi dire, on sort sa culture : la nymphe, qui fait songer à Ophélie mais également à Marie, la sœur bien aimée, morte en 1857, alors qu’elle avait 13 ans. En quoi cette référence éclaire-t-elle le poème ? Et pour terminer une interprétation bidon qui relève de la paraphrase. Et il y a des gens pour s’extasier devant un tel baratin ! Avec un peu de culture, on sort cinquante commentaires comme celui-ci et on n’a rien dit. Il faudrait moins de pédantisme et un peu plus de perspicacité.

    Répondre
  • Tarzoune a écrit le :

    Je ne suis pas du tout d’accord avec Galoubet, votre commentaire repose sur des connaissances évidentes de l’oeuvre et est très éclairant ! Si Galoubet connaissait mieux Mallarmé il ne nierait ni l’importance du vide dans ce poème ni l’allusion à Baudelaire, omniprésentes chez cet auteur (même si je resterai aussi plus prudente sur l’allusion à Ophélie ou à sa soeur, qui en tout cas ne sont pas exploitées dans votre commentaire). Merci bien en tout cas !

    Répondre
  • giromini a écrit le :

    Votre commentaire est interessant et documente , mais a propos de « ptyx » cet aboli bibelot d’inanite sonore j’aurai aime que vous nous disiez ce que vous pensez d’un mot qui n’existe pas et qui pourtant est cet aboli bibelot d’inanite sonore, il ne me parait pas sans interet de le penser (peut etre) cousin d’un certain signifiant qui ne se soutient que de ne pouvoir se dire et de cette place fonde le sens, ce d’autant plus que ce signifiant est tres precisement lie a la mort et au neant .

    Répondre
  • Morovaille a écrit le :

    Je ne suis pas d’accord (avec beaucoup de commentateurs) sur l’interprêtation de « ptyx » : beaucoup cherchent un sens à ce mot, et c’est peut-être un « piège » ironique tendu par le Poète.
    En réalité, comme il le souligne lui-même dans sa lettre à Eugène Lefébure, il a voulu créer un mot parfaitement vide de sens, image concentré de tout le poème qui représente lui-même le vide, le néant de la littérature, sa fausseté.
    Ainsi, le « bibelot d’inanité sonore » ne peut être que ce « ptyx », « bibelot d’inanité » car il est nul, ne représente rien ; et sonore car il n’a pour lui que sa sonorité langagière qui ne renvoie à aucun sens.
    Bien sur, au-delà du ptyx, le bibelot est le sonnet dans son ensemble, condensé en ce seul mot inutile et creux.

    Répondre
  • fifou a écrit le :

    Merci beaucoup pour ce commentaire riche d’enseignement qui m’a servi à forger le mien. Il me semble que vous avez omis cependant le thème caché qui est bien sûr le retour à l’antique, thème capital puisqu’il permet au poète de replonger dans le passé pour atteindre l’art poétique et sortir de la vacuité.

    Répondre
  • a écrit le :

    Merci pour votre magnifique étude du poème de Mallarmé

    Répondre
  • a écrit le :

    Une étude très intéressante à partager

    Merci pour la lecture
    Cordialement

    Répondre
  • lucas a écrit le :

    Merci pour ce commentaire.

    Quel magnifique objet, ce sonnet.

    Répondre
  • Solène a écrit le :

    Bonjour,

    Je vous remercie de cette explication qui m’a révélé le génie de Mallarmé que je ne comprenais pas.
    J’aimerais comprendre ce qu’est le Ptyx, car quand je cherche dans le CNRTL on m’annonce qu’il s’agit d’un hapax. J’imagine qu’on peut considérer c que le nom ptyx est une coquille vide de sens, et qu’avec son creux le Maître a pu recueillir l’eau du Styx. Pensez vous que cette interprétation puisse être acceptable ?

    cordialement

    Répondre
    • a écrit le :

      Comme je l’écris dans mon article, le mot « ptyx » a eu de multiples explications. Celle d’Émilie Noulet est assez convaincante car un coquillage que l’on met sur son oreille est bien une « inanité sonore » et l’on peut, avec lui, aller « puiser de l’eau » ! Mais selon Joëlle Molina (voir Le mystère du Ptyx), il s’agit bien, comme lui-même le dit dans une lettre à Cazalis, d’un mot inventé par Mallarmé à partir d’une contrainte consonantique découlant des lettres de son prénom STPHN.

  • idoin a écrit le :

    Très intéressant. A lire également, le très fouillé article sur le sonnet en -yx d’Alain Lipietz qu’on trouvera là :
    http://lipietz.net/ALVP/VP_OuvroirMallarme.pdf

    Répondre
  • blanchard a écrit le :

    remarquable et original

    Répondre
  • VB a écrit le :

    Bonjour. Très intéressant. Merci ++ Toutefois le Styx n’est pas le fleuve de l’oubli (Léthé). Cordialement

    Répondre

Laissez un commentaire

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong> 
requis