Nina Gaillard (1843-1884) puis Nina de Callias puis Nina de Villard


Stéphane Mallarmé fit sa connaissance le 11 mai 1862 lors de la promenade dans la forêt de Fontainebleau et voici le portrait qu’il en fait dans Le Carrefour des Demoiselles :


Nina qui d’un geste extatique

Sur le dolmen et le men-hir

Semblait poser pour la Musique,

La musique de l’avenir ;


Artiste elle-même et amie (plus ou moins intime) de nombreux artistes, elle est décrite notamment par :

Adolphe Racot (Chronique du 11 mars 1869) : « La chevelure noire comme un corbeau, et, là-dessus, un visage singulier, délicat, nerveux, curieux, inquiet, et d’une blancheur d’ivoire … »

Anatole France (Croquis féminins dans La Vogue parisienne du 23 avril 1869) : « pianiste idéale et vertigineuse : c’est une sainte Cécile qui aimerait le boulevard et qui irait aux premières ».

Édouard Manet dans La dame aux éventails (1873) tableau pour lequel elle vint poser dans l’atelier du peintre, rue de Saint Pétersbourg et qui se trouve maintenant au Musée d’Orsay.

La dame aux éventails

Anne-Marie (dite Nina) Gaillard était née d’un père avocat à la Cour impériale de Paris et d’une mère (Ursule Villard) qui accompagna sa fille dans toutes ses fredaines, le visage impassible et ayant souvent un singe sur l’épaule. Elle porta successivement les noms de Nina Gaillard puis de Nina de Callias (après son mariage, en 1864, avec le comte Hector de Callias, alcoolique et journaliste) puis de Nina de Villard (après leur séparation en 1868). C’est sous ce dernier nom qu’elle est surtout connue et qu’elle tint un célèbre salon, que Mallarmé fréquenta occasionnellement et où elle tenait table ouverte pour tous les artistes.


Ce salon fut aussi fréquenté par (entre autres) Verlaine (qui y rencontra Mathilde Mauté de Fleurville), Maupassant, Tourgueniev, Catulle Mendès ainsi que par la sulfureuse princesse Marie Rattazi, sœur de William Bonaparte Wyse (voir ici).


Nina fait partie de cette promenade car Emmanuel des Essarts est amoureux d’elle mais la jeune Nina, qui, à 16 ans était déjà tombée amoureuse de l’écrivain Joseph Méry (âgée alors de 61 ans !), est volage et lui préfère le noceur Hector de Callias. Séparée de son mari, elle eut de nombreux amants (certifiés ou prétendus tels), dont, surtout, le poète Charles Cros et le peintre Franc-Lamy (qui fit un tableau où on la voit au piano accompagnée par Charles Cros au violon).

Le salon de Nina par Franc-Lamy

Villiers de l’Isle-Adam fut un de ces derniers fidèles et il confie à Mallarmé qu’il passe tous les jours chez elle. Elle inspira à Charles Cros le recueil Le coffret de santal (1873), où il y a un poème dédicacé à Mallarmé et où, dans Effarement, un certain monsieur Igitur part en direction de la lune !


Bien qu’elle fît des vers (trois de ses poèmes parurent dans le premier Parnasse contemporain, en 1866), c’est surtout comme pianiste que Nina brillait et elle donna de nombreux récitals, en particulier à Genève où elle s’exila deux ans, après la Commune de Paris qu’elle avait chaudement soutenue. Nina de Villard collabora aussi occasionnellement à La dernière mode.


C’est pour elle sans doute et à sa demande que Mallarmé écrivit en 1868 une seconde version du sonnet De l’orient passé des Temps, devenu ensuite Quelle soie aux baumes de temps. Cette seconde version, intitulée Alternative, commence par ce quatrain :


De l’oubli magique venue,

Nulle étoffe, musique et temps,

Ne vaut la chevelure nue

Que, loin des bijoux, tu détends.


La mère de Nina dessinait bien et avait fait un portrait d’Anatole qu’elle donna à Mallarmé après la mort de l’enfant (ce dont Mallarmé la remercie vivement dans une lettre datée du 11 novembre 1879).

Nina : pointe sèche de Marcellin Desboutin (1879)

Devenue obèse et difforme à 40 ans, elle commença à montrer des signes d’aliénation mentale et elle mourut le 22 juillet 1884 dans une maison de santé où elle était internée. Catulle Mendès décrivit assez méchamment cette déchéance dans un roman à clé : La maison de la vieille (paru en 1894) dans lequel tout l’entourage de Nina est évoqué avec plus ou moins de bienveillance.


Pour sa part, Charles Cros se montra beaucoup plus élégant en écrivant ce quatrain (publié dans Le chat noir du 25 octobre 1884) :


Nul ne l’a vue et, dans mon cœur,

Je garde sa beauté suprême :

(Arrière tout rire moqueur !)

Et morte, je l’aime, je l’aime.

9 ont commenté “10- Les ami-e-s de Mallarmé

  • MERY LAURENT a écrit le :

    Pouvez-vous donner une explication HISTORIQUE (datée) du fait que Anne Rose Suzanne Louviot, née ‘en 1849, soit la « fille naturelle » de F.C. de Canrobert qui, de 1835 à 1849 sert en Algérie ?
    Il est rappelé à Paris (1850-1851 / coup d’état / aide de camp du prince président) ; il participe à la guerre de Crimée et est rappelé par l’empereur à Paris (1856)
    Ce n’est qu’en 1859 qu’il devient gouverneur militaire de Nancy où il demeure jusqu’en 1862 (attesté par « L’Almanach de la Meurthe » pour ces années.
    C’est Méry elle-même qui raconte « pris par elle à quinze ans » (sic) ; « mariée par lui à un paysan »… etc

    « Les mauvaises langues » sont souvent de « mauvaises sources » d’information, surtout lorsqu’on ne vérifie rien.

    Heureusement, il y de sérieuses publications sur tous ces sujets, et qui ne manquent pas de citer leurs références.

    Ce qui manque regrettablement à vos travaux, par ailleurs amusants.

    Cordiales salutations.

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  • Joël Goffin a écrit le :

    Je vous suggère le parcours de mon site bruges-la-morte.net

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  • Jack Klempay a écrit le :

    Pouvez-vous partager la source de vos informations sur l’amitié entre Mallarmé et Nina de Callias? Je m’intéresse surtout aux versions différentes du sonnet.

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  • a écrit le :

    Can you tell me if you’ve any idea if this gentleman may have been related to an arm of the Desessarts family that immigrated to the United States & took up residence in Louisiana, first in New Orleans–also having a plantation in St. Domingue–& then in the Opelousas, LA area? The most notable of this line was Denis Richard Dechanet dit Desessarts, who was a French actor who came to the United States & helped found the theater in New Orleans. His son, Hilaire, owned a sugar plantation & was the patriarch of a family line from which I descend. Thank you!

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  • Musée Stéphane Mallarmé a écrit le :

    Bonjour Mr
    La photo de la tombe en présent sur votre site est celle d’ Olivier Larronde et Jean Pierre Lacloche. Si vous le souhaite je peut vous envoyer la photo de la tombe de Misia

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