Méry Laurent (1849-1900)  

Anne Rose Suzanne Louviot naquit à Nancy en 1849 et les mauvaises langues racontent qu’elle était la fille naturelle du maréchal François Certain de Canrobert (1809-1895, un des conquérants de l’Algérie et un des fossoyeurs de la Seconde République) qui la déflora quand elle avait 15 ans puis la maria à Jean-Claude Laurent : un épicier nancéen.   L’année suivante, en 1865, elle obtient une séparation de biens, prend le prénom de sa mère (Marie) et entame une carrière d’actrice-courtisane à Paris, n’hésitant pas à jouer nue ; elle passe pour avoir été la maîtresse de Victor Hugo, de Théophile Gautier, de Théodore de Banville, de François Coppée (qui l’appelait « gros oiseau »), Villiers, Verlaine, Huysmans, et de beaucoup d’autres ; c’est pour cette raison que Georges Moore l’appelle « Toute la Lyre ».

 

    mery-08mery-07mery-03

Trois portraits de Méry  

 

Elle devient la « protégée » du docteur Thomas W. Evans, un richissime américain, qui fut le dentiste et l’ami de Napoléon III et qui installa sa maîtresse dans l’appartement situé en face à son cabinet dentaire, au 29 rue de Rome. On dit qu’il lui donnait 10 000 francs par mois, alors qu’à la même époque Mallarmé, qui habitait à la même adresse, gagnait 3 300 francs par an !   Elle se fit alors appeler Mery (prononciation américaine de Marie) Laurent.   mery-vers-1875 Méry vers 1875  

 

Elle s’installa ensuite dans un luxueux appartement, au 52 rue de Rome. Le poète Henri de Régnier (1864-1936) a laissé, dans ses souvenirs, une description cet appartement de la rue Rome « où le mauvais goût de la fin du siècle s’étalait dans une profusion de passementeries et de pompons, de fourrures, de coussins, de tapis d’Orient, de poufs, de consoles dorées, de bibelots, Au mur, une tapisserie représente l’apothéose du premier Consul. Des satyres, peints au plafond, clignent de l’œil vers Mery qui reçoit, vêtue d’un ample déshabillé blanc. Et Marcel Proust se servira du décor de sa maison des talus pour l’intérieur de Mme Swann. Elle connaissait les poèmes de Coppée par cœur. Coppée ça n’est pas un poète c’est un garçon coiffeur ! Parlez-moi de Mallarmé ou de Verlaine, lui avait dit Manet. Manet avait fait souscrire par sa belle amie un abonnement à La République des lettres, dont s’occupait Catulle Mendès et il avait remis à sa belle Mery, la collection de la Dernière Mode. Il ne tarissait pas d’éloge sur celui qu’il tenait pour le plus grand poète de l’époque ! Mery avait aussi souscrit à ce long poème qu’était Le Faune, refusé pour le Parnasse Contemporain. »  

1877-vers-avec-mery-laurent-et-gervex-rue-de-rome Méry rue de Rome, avec Mallarmé et Gervex  

Le docteur Evans lui offrit aussi la maison des Talus, au 9 boulevard de Lannes, près du bois de Boulogne, où Méry Laurent prenait ses quartiers d’été. De 1895 date la photographie ci-dessous, prise dans la maison des Talus, Méry est en compagnie de sa camériste Élisa Sosset, pour qui Mallarmé écrivit plusieurs quatrains, dont celui-ci, écrit à l’occasion d’un don de mouchoirs pour le nouvel an :  

Acclamez d’un petit bruit d’aile

Son nez qui jamais ne prisa,

Mouchoirs, sans cacher le fidèle

Sourire de notre Élisa    

  mery-et-elisa Selon Jean-Luc Steinmetz, c’est, en 1876, chez Manet que Mallarmé aurait rencontré pour la première fois Méry Laurent, amenée dans l’atelier par le peintre Alphonse Hirsch mais étant donné qu’elle habita de 1873 à 1875 au 29 rue de Moscou, dans le même immeuble que Mallarmé, il est fort probable que les deux futurs amis s’y fussent déjà connus. Mais c’est à partir de 1883 que Mallarmé tomba sous le charme de cette belle rousse ; il l’aimera platoniquement ( ?) jusqu’à sa mort.

 

  

mery-au-chapeau-de-loutre-par-manetmery-au-chapeau-noir-par-manet    mery-au-petit-chapeau-par-manet 

Trois portraits de Méry par Manet

 

Le romancier Karl Huysmans (1848-1907) écrit dans ses carnets secrets : « Dîner, ce soir avec Mery en tête-à-tête, dans son nouvel hôtel. Elle me dit, entre deux cigarettes, sa vie. Sa mère lingère chez Canrobert. Prise par lui à quinze ans, mariée par lui à un paysan qui vient de mourir lui laissant 117 000 francs. Me parle de Mallarmé, combien elle eût voulu être sa maîtresse, mais il la dégoûte par sa saleté. Parle de ses chemises de flanelle rongées, de ses plastrons. Il a couché là dans la chambre, les draps étaient noirs. La femme de chambre lève les bras au ciel. Eh bien, non, non ! Jamais – Et il se croit propre ! Je l’aime beaucoup et ce qu’il me dégoûte – Je me mettrai au feu pour lui, mais quand à ça, jamais ! – il en souffre – et il ne comprend pas- L’étrange fille ! Si bonne – mais ne rêve qu’à l’amour, qu’au coup – Ah ! Elle ne comprend plus rien d’autre. Oui dit-elle, mon petit amant de 30 ans le Docteur Fournier, je l’adore, mais ce qu’il est propre ! – il se mariera, je souffrirai, Mallarmé j’en avais pour la vie et c’est impossible – Ce petit vient, le matin à 6 heures ; Avant elle est passée dans sa baignoire, l’attend pour prendre le thé, dans son lit. Cela explique comment elle se couche si tôt. La vie de Mallarmé qui a assisté au début de la liaison avec Fournier subit le supplice de Tantale, car il l’adore et est engueulé chez lui par sa femme qui ne doute pas qu’il la trompe ! »

mery-07eventail-de-mery Éventail de Méry

Le premier poème que Mallarmé écrivit pour elle date de 1884 : il s’agit d’un quatrain, précédé de la dédicace « à ma chère Méry », inscrit sur l’exemplaire des Poètes maudits : Elle efface les taudis Du bout de son aile blanche Et c’est sur un des Maudits Que son beau rire s’épanche.   Mallarmé, qui l’appelait « petit paon » écrivit pour elle quelques 80 poèmes de circonstance comme ce quatrain adresse : Paris, chez Madame Méry Laurent qui vit loin des profanes Dans sa maisonnette very Select du 9 boulevard Lannes. C’est aussi pour elle qu’il écrivit plusieurs poèmes, dont son premier poème non ponctué, qui parut dans Vogue en juin 1886 et qui commence ainsi : M’introduire dans ton histoire C’est en héros effarouché S’il a du talon nu touché Quelque gazon de territoire De la même époque date un sonnet, dont voici le premier quatrain : Ô si chère de loin et proche et blanche, si Délicieusement toi, Méry, que je songe À quelque baume rare émané par mensonge Sur aucun bouquetier de cristal obscurci. C’est aussi sans doute en pensant à Méry que Mallarmé écrit vers 1886 le sonnet Victorieusement fui le suicide beau dont voici le début de la première version : Toujours plus souriant au désastre plus beau, Soupirs de sang, or meurtrier, pâmoison, fête ! Une millième fois avec ardeur s’apprête Mon solitaire amour à vaincre le tombeau. Il écrit aussi en 1890 un poème pour son éventail ainsi que, en 1891, un poème comprenant 22 distiques, écrits sur une grande feuille de papier puis découpés et collés autour d’un mirliton ; ce poème énumère les personnes qui entouraient alors Méry : le docteur Evans : « Evans for ever », Augusta Holmès, François Coppée, la femme de lettres Berthe Le Barillier, dite Jean Bertheroy, l’ingénieur Eugène Geneste, Mina François, l’actrice Zélie Hadamard, le peintre Henri Dupray, la reine de l’opérette Hortense Schneider, le romancier Félicien Champsaur, Mme Gravier, l’actrice Marie Magnier, le docteur Alfred Fournier et son fils, le docteur Edmond Fournier, les docteurs Paul Portalier et Albert Robin, le journaliste américain Adrien Marx, Rosine Brèche, dite Labonté. Ce poème se termine par ces deux distiques : Reine pour la simple Élisa Sa ferveur me fleurdelisa   Mon goût correct s’est gendarmé Contre ces vers de Mallarmé En août 1888, Mallarmé fait un séjour au Splendide hôtel de Royat, où Méry et le docteur Evans prennent les eaux et c’est à cette occasion qu’il revoit son ami de jeunesse Emmanuel des Essarts, devenu professeur à l’université de Clermont-Ferrand. En 1890, lors de sa tournée de conférences en Belgique, Mallarmé envoie à Valvins, par erreur, une lettre destinée à Méry. Quelques jours après Geneviève accuse réception d’un petit mot de Mallarmé et ajoute avec un certain humour « Nous avons été déçues de ne pas le trouver si aimable que les quatre pages d’hier ! » En mai 1897, Méry fait, avec Élisa, un court séjour à Valvins, pendant lequel elle loge chez Mme Perrier, aux Plâtreries ; inconscient ( ?) de la jalousie de son épouse qui est restée à Paris, Mallarmé lui écrit « Madame Laurent a dit une chose charmante, c’est que ma chambre me ressemblait. » Le docteur Evans meurt en novembre 1897 en léguant 20 millions de francs à Philadelphie, sa ville natale et Méry devient la maîtresse de Reynaldo Hahn, qui sera son exécuteur testamentaire, après sa mort en novembre 1900, à l’âge de 51 ans. mery-par-manet-femme-dans-un-tub-mery-laurent-1878 Femme dans un tub de Manet (Méry)

9 ont commenté “10- Les ami-e-s de Mallarmé

  • MERY LAURENT a écrit le :

    Pouvez-vous donner une explication HISTORIQUE (datée) du fait que Anne Rose Suzanne Louviot, née ‘en 1849, soit la « fille naturelle » de F.C. de Canrobert qui, de 1835 à 1849 sert en Algérie ?
    Il est rappelé à Paris (1850-1851 / coup d’état / aide de camp du prince président) ; il participe à la guerre de Crimée et est rappelé par l’empereur à Paris (1856)
    Ce n’est qu’en 1859 qu’il devient gouverneur militaire de Nancy où il demeure jusqu’en 1862 (attesté par « L’Almanach de la Meurthe » pour ces années.
    C’est Méry elle-même qui raconte « pris par elle à quinze ans » (sic) ; « mariée par lui à un paysan »… etc

    « Les mauvaises langues » sont souvent de « mauvaises sources » d’information, surtout lorsqu’on ne vérifie rien.

    Heureusement, il y de sérieuses publications sur tous ces sujets, et qui ne manquent pas de citer leurs références.

    Ce qui manque regrettablement à vos travaux, par ailleurs amusants.

    Cordiales salutations.

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  • Joël Goffin a écrit le :

    Je vous suggère le parcours de mon site bruges-la-morte.net

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  • Jack Klempay a écrit le :

    Pouvez-vous partager la source de vos informations sur l’amitié entre Mallarmé et Nina de Callias? Je m’intéresse surtout aux versions différentes du sonnet.

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  • a écrit le :

    Can you tell me if you’ve any idea if this gentleman may have been related to an arm of the Desessarts family that immigrated to the United States & took up residence in Louisiana, first in New Orleans–also having a plantation in St. Domingue–& then in the Opelousas, LA area? The most notable of this line was Denis Richard Dechanet dit Desessarts, who was a French actor who came to the United States & helped found the theater in New Orleans. His son, Hilaire, owned a sugar plantation & was the patriarch of a family line from which I descend. Thank you!

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  • Musée Stéphane Mallarmé a écrit le :

    Bonjour Mr
    La photo de la tombe en présent sur votre site est celle d’ Olivier Larronde et Jean Pierre Lacloche. Si vous le souhaite je peut vous envoyer la photo de la tombe de Misia

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