En juillet 1866, le proviseur du lycée de Tournon se débarrasse donc, sous prétexte d’économie, de ce mauvais professeur, qui est, de surcroît, un poète encombrant

« On ne veut plus de moi à Tournon ; le proviseur veut remplacer les professeurs d’anglais et d’allemand par un maître polyglotte, et je suis sacrifié à cette économie » écrit Mallarmé le 16 juillet 1866 à Théodore Aubanel : un des fondateurs du Félibrige, qu’il a connu à Avignon par l’intermédiaire de son ami Emmanuel des Essarts. (Voir Mallarmé et les félibres).

32 rue Claude Pouillet (Besançon)

Mais le 9 août 1866, le recteur de l’Académie écrit au ministre de l’Instruction Publique : « Outre l’insuffisance de ce professeur, M. le Proviseur me signale le mauvais effet produit par la publication de quelques pièces de vers dans la livraison ci-incluse du Parnasse. » ; Mallarmé est donc muté d’office et le 26 octobre 1866, il est nommé au lycée impérial de Besançon « ancienne ville de guerre et de religion, sombre, prisonnière » comme il l’écrit le 5 décembre 1866 à l’un de ses amis : l’écrivain-archiviste François Coppée, se souvenant sans doute de la « vieille ville espagnole » dont parle Victor Hugo (né au n° 140 Grande Rue à Besançon) dans Les Feuilles d’automne (1831).

Arrière de l’immeuble

Les Mallarmé s’installent alors au 36 rue de Poithune, (aujourd’hui 32 rue Claude Pouillet), dans un des appartements d’une grande maison, près du lycée, dont l’arrière donne sur le Doubs mais l’installation n’est pas facile et prend du temps comme il le précise (dans la même lettre à Coppée) : « Jusqu’ici je souffre beaucoup, remis à peine des ennuis d’un si lointain déménagement, d’une installation, des innombrables visites qu’il m’a fallu faire à des sots, pour ne pas m’aliéner au premier jour les chefs qui me surveillent comme un homme douteux (…). Mon Dieu, que de tourments pour gagner sa vie ! et encore si on la gagnait ! (…)

François Coppée

Sans dire que je souffre chez moi ! Je n’ai encore que la moitié de mon appartement, et ne vivrai que quand j’aurai ma chambre à moi, seule, pleine de ma pensée (…). J’aurais envie, même pour vous écrire cette lettre, de faire quelques vers dans le corridor provisoire que j’habite (….).

Façade du collège Victor Hugo de Besançon

Mallarmé va passer à Besançon « une année effrayante » ainsi qu’il l’avoue à Henri Cazalis le 14 mai 1867 dans une lettre, qu’il poursuit ainsi : « ma Pensée s’est pensée et est arrivée à une Conception pure. Tout ce que, par contrecoup, mon être a souffert, pendant cette longue agonie, est inénarrable, mais, heureusement, je suis parfaitement mort (…).


Pourtant il continue à écrire, même pendant qu’il donne ses cours, si l’on en croit le témoignage de l’écrivain René Pelletier qui écrit dans Ma ville à travers mon quartier (1968) : « J’ai été l’élève, au lycée Victor Hugo, d’un vieil agrégé qui avait été lui-même l’élève de Mallarmé. Il nous racontait en souriant ces cours d’anglais, ancien style. Mallarmé s’asseyait -sans bruit, les épaules couvertes d’un vaste plaid de laine douillette, la barbichette bien brossée, assez cérémonieux. Il disposait sur sa chaise, à main droite, un petit paquet de fiches blanches, et il priait d’une voix douce ses potaches de commencer la lecture de l’auteur au programme. (…) De temps en temps, aussi, il saisissait une fiche, y traçait posément, d’une fine écriture, quelques mots, une idée, une comparaison, l’élément d’un poème. Puis il passait la fiche à gauche. »

Cour du collège

Mallarmé n’a guère de chemin à parcourir pour se rendre au lycée impérial qui se trouve à 100 m. de chez lui, rue du lycée. C’est actuellement le collège Victor Hugo, après avoir été le lycée Victor Hugo (à partir de 1885), une École centrale (après la Révolution) et un Collège fondé par les Jésuites en 1597. Les bâtiments actuels datent du 17ème siècle et la façade est ornée d’une fontaine avec un buste de Pasteur, qui fut élève puis maître d’internat dans cet établissement de 1839 à 1842.


A Besançon, Mallarmé continue notamment à travailler sur le texte de Hérodiade qu’il a commencé à Tournon en 1864 et sur lequel il travaillera encore au moment de sa mort). En voici un extrait :


Le blond torrent de mes cheveux immaculés

Quand il baigne mon corps solitaire le glace

D’horreur, et mes cheveux que la lumière enlace

Sont immortels. O femme, un baiser me tuerait

Si la beauté n’était la mort.


C’est aussi à Besançon que se nouent ses premières relations avec Paul Verlaine, son cadet de deux ans, qui en décembre 1866 lui envoie ses Poèmes saturniens tout juste édités.

Momie de Séramon

Il reçoit également la visite de son ami Eugène Lefébure qui lui fait connaître la momie du scribe royal Séramon (vers 1000 avant J.C.), se trouvant (depuis 1860) au musée des Beaux Arts de Besançon, fondé en 1694 et donc le plus ancien musée de France. Ce scribe occupait à Thèbes des fonctions liées au dieu Amon ; sa momie était recouverte d’un couvercle-plaque et était placée dans un premier sarcophage lui-même placé dans un second sarcophage ; une radiographie, faite en 1984, a permis de préciser qu’il s’agissait d’un homme d’une soixantaine d’années.

La Vierge aux Saints de Fra Bartolomeo

A Besançon, Mallarmé admire aussi le Palais Granvelle (construit au début du 16ème s. pour Nicolas Perrenot, chancelier de Charles Quint), le Palais de Justice (1585) et, dans la cathédrale Saint Jean, l’autel de marbre blanc des Pyrénées, connu sous le nom de Rose de Saint Jean (11ème s.) ainsi que la Vierge aux saints du peintre florentin Fra Bartolomeo mais le lycée et l’absence de soleil minent sa vie (voir lettre du 17 mai 1867 à Lefébure) et finalement, grâce à ses relations parisiennes, Mallarmé obtient, en octobre 1867, une mutation pour le lycée d’Avignon.

 

3 ont commenté “5- Mallarmé à Besançon (Doubs) 1866-1867

  • zaklinski a écrit le :

    Merci, de bien vouloir creuser / sur les écrits de mallarmé Sur la momie de SERAMON :: beaucoup de point en son caché et un mystère que je connais bien l’entoure // Merci de m’en informer et moi je vous en apprendrais plus sur ce mystère / vous détenez une vérité « si vous ne laissez rien au hazard /
    à vous lire bientôt
    Erick

    Répondre
  • Ghislain a écrit le :

    La mise en scène intégrale d’Hérodiade de Stéphane Mallarmé est en ligne. Hérodiade c’est bien ce poème commencé à l’âge de 20 ans, et auquel Mallarmé travaillait encore au moment de sa mort.

    La grande comédienne Marguerite Moreno lui avait promis que s’il arrivait à terminer Hérodiade, elle pourrait faire jouer le poème à la Comédie Française. Mais même inachevé l’oeuvre reste magnifique. Elle n’attendait qu’un metteur en scène qui comprenne ce poème intérieurement et des acteurs doués pour la diction et l’interprétaion poétique.

    Moi je suis émerveillé par cette réalisation signée Louis Latourre. Elle comprend l’ « Ouverture ancienne » intégralement jouée (une actrice seule en scène pendant 20 minutes avec les vers difficiles d’interprétation), puis la « Scène » (Hérodiade, la Nourrice) et enfin le « Cantique de Saint Jean »

    « Hérodiade au clair regard de diamant » /

    http://www.youtube.com/watch?v=cs5Op5Oi9GE

    /

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