Installé au bord de la Seine, Mallarmé se met naturellement à faire du bateau et achète une barque : « la yole à jamais littéraire », qu’il apprend à manœuvrer et qu’il appelle de ses initiales : le S.M.

La Seine vue de la chambre de Mallarmé

Son premier travail en arrivant à Valvins, selon Thadée Natanson avec qui il navigue souvent, est de vernir et de gréer son bateau. Mallarmé en effet fréquente beaucoup les Natanson, surtout après que ceux-ci eurent acheté (en 1894) une maison : la Grangette, à 100 m. en aval de celle des Mallarmé.

La grangette

Thadée Natanson (1868-1951), issu d’une riche famille juive, est le fondateur, avec ses frères, en 1889, de La Revue Blanche, revue consacrée à la poésie et « centre de ralliement de toutes les divergences » selon André Gide. Cette revue publie en 1894/1895 plusieurs textes de Mallarmé, en particulier la conférence La musique et les lettres qu’il vient de prononcer à Cambridge et à Oxford puis Déplacement avantageux qui relate ce voyage en Angleterre.


En 1893 Thadée Natanson épouse Marie Godebska (alias Misia Sert) que Mallarmé connaît déjà puisqu’elle est la fille de son ami : le sculpteur Cyprien Godebski (1835-1909) qui, à partir de 1876 a un atelier à Avon ainsi qu’une maison à Valvins. C’est la célèbre Misia, considérée comme l’une des plus belles femmes de Paris, peinte par Pierre Bonnard, Auguste Renoir, Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, et Édouard Vuillard, élève de Gabriel Fauré et excellente pianiste. (Voir aussi l’exposition du Musée d’Orsay : Misia, Reine de Paris, en 2012.

Misia par Toulouse-Lautrec

Pour elle, Mallarmé écrivit ces vers sur un éventail :

Aile que du papier reploie

Bats toute si t’initia

Naguère à l’orage et la joie

De son piano

Misia

Dans une lettre du 17 mai 1896, Mallarmé écrit : « déjeuner aux Plâtreries (…) Visite au jardin de Madame Biard, laquelle roucoula de tels Oh ! en me voyant, que Mischia (Misia) s’écria : c’est de l’amour ! » (Voir Les lieux de l’enfance).


La yole de Mallarmé a aussi été immortalisée par Berthe Morisot dont le tableau La Petite barque se trouvait à Valvins.

La petite barque de Berthe Morisot

Remarque : selon un commentateur, (voir ci-dessous), ce tableau n’est pas de Berthe Morisot mais de Julie Morisot, qui n’est autre que Julie Manet.

Autre vue (moins artistique de la yole) : il s’agit d’une photo prise par Abel Houdry : le propriétaire de la maison de Valvins.

A Valvins Mallarmé fréquente aussi beaucoup d’artistes qui ont une résidence non loin de là : à Samois sur Seine : les Nadar (voir Mallarmé rue de Rome), le journaliste et romancier Elémir Bourges : un habitué des mardis qui, dans les années 1890, est venu s’installer dans un vieux presbytère qu’on nomme aussi le prieuré et à qui Mallarmé rend souvent visite en bateau, les romanciers naturalistes Paul Margueritte et Victor Margueritte (qui, enfants d’Eudoxie Mallarmé, fille de Victor Mallarmé, frère de Numa Mallarmé, sont des petits-cousins de Mallarmé), le peintre Odilon Redon qui a été présenté à Mallarmé par Joris-Karl Huysmans (en 1882) et qui est en train de préparer une édition illustrée de Un coup de dés jamais n’abolira le hasard que la mort de Mallarmé empêchera de paraître.


Beaucoup de ses ami-e-s viennent aussi lui rendre visite : Berthe Morisot et sa fille Julie Manet, Paul Valéry, le peintre Édouard Vuillard, qui fit plusieurs tableaux de la maison de Valvins. Membre du mouvement Nabi, que Paul Gauguin influença par ses peintures et Mallarmé par ses écrits, Vuillard fit aussi un dessin de Mallarmé (voir ici).

Cette société mondaine qui aime se retrouver dans les environs de Fontainebleau est évidemment divisée (comme la France entière) par l’affaire qui commence fin 1894 avec la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus.


Les Natanson, Jacques-Émile Blanche, Claude Monet et d’autres sont dreyfusards mais Edgar Degas et Julie Manet sont violemment anti-dreyfusards. D’après ce que l’on peut savoir Mallarmé ne prend pas parti mais après la publication de J’accuse en janvier 1898 puis la condamnation d’Émile Zola en février de la même année, Mallarmé, tout en refusant de signer la pétition en faveur de Zola, lui envoie le 23 février 1898 le télégramme suivant : « Pénétré de la sublimité qui éclata en votre Acte, il ne m’a pas paru pouvoir, par un applaudissement, vous distraire ni rompre un silence chaque heure plus poignant. Le spectacle vient d’être donné, à jamais de l’intuition limpide opposée par le génie au concours des pouvoirs, je vénère ce courage (…) ».

2 ont commenté “9- Mallarmé à Valvins (1874-1898)

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