Mallarmé et ses mardis deviennent célèbres à partir de 1884 grâce à l’essai de Verlaine sur Les Poètes maudits et au roman de Huysmans : A rebours (1884) dans lequel le personnage de Des Esseintes est un fervent admirateur de Mallarmé.


Verlaine publie d’abord (en 1884) une première série des Poètes maudits avec des essais sur Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud ; une seconde série paraît en 1888 avec des études sur Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l’Isle-Adam et le pauvre Lélian (anagramme de Paul Verlaine).


Le poète satirique et libertaire Laurent Tailhade a, lui aussi, laissé un témoignage savoureux sur ces mardis dans Les plus belles pages de Laurent Tailhade choisies par Mme Laurent Tailhade, (Paris 1928) :

Tailhade Laurent

Laurent Tailhade par Vallotton

« Rue de Rome. Le boulevard extérieur franchi, c’est encore une sorte de banlieue, un coin où le plâtras abonde, où quelques masures suburbaines, – vestiges des guinguettes qui l’emplirent autrefois, – pendent comme des loques aux immeubles de rapport, où quelque chose survit des antiques Batignolles au temps où ce quartier bourgeois et couche-tôt formait un village et non un arrondissement de Paris. (…) En causant, nous gravissions les quatre étages d’une maison modeste, l’escalier assoupi, au gaz déjà baissé. Un coup de timbre; la porte s’ouvrait sur une antichambre exiguë et pleine d’ombre attenant à la salle où, chaque mardi, Stéphane Mallarmé recevait, le soir, la foule de ses admirateurs, ses familiers et ses amis. Nul objet d’art, sinon le portrait du Maître par Manet et quelques toiles de Whistler, ne décorait ce lieu où les hommes illustres d’hier et d’aujourd’hui vinrent tous prendre place, goûter l’entretien du pur poète que spontanément la Gloire visitait dans son obscurité. (…)

 

Si diaprée et reluisante que fût la compagnie admise par Stéphane Mallarmé, chacun faisait silence pour entendre pieusement le maître de la maison : jamais causeur plus exquis, plus varié, plus fécond en trouvailles. Il orientait ses propos, avec un art invisible et discret, vers l’idéalité la plus haute, sans négliger pourtant de cueillir en chemin toutes les fleurs de sa riche fantaisie. En mots vivants, précis, diaphanes, exacts et lumineux, en phrases limpides comme le cristal, d’une voix un peu sourde et qui, par instants, faisait songer au timbre de Villiers, sans fatigue ni trêve, il déroulait, trésor infini, ses nobles paradoxes. Il formulait une sagesse rare, une philosophie élégante et dédaigneuse, en axiomes imprévus. Son éloquence, tout d’abord, surprenait par la clarté. (…) Rien de plus net, de plus direct que son discours. (…).

 

C’était un petit homme assez trapu, avec une tête de faune et des yeux qu’emplissait la plus rare douceur. En veston gris, un éternel cigare aux doigts, il développait avec des gestes charmants et mesurés le thème qu’il avait choisi.

 

Toujours éteint et toujours rallumé, son cigare – vrai cigare de Schéhérazade – se prolongeait tout le long de la soirée et ne s’éteignait que passé minuit. On était ici entre poètes d’excellente compagnie, on ne disait point de vers, comme si, dans la serre chaude où fleurissaient les paroles du Maître, il eût été grossier de montrer n’importe quelles autres fleurs. Seul, Camille Saint-Saëns osait se mettre au piano pour jouer ses propres ouvrages devant l’immense poète de Tristan et de Parsifal. »

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