Mon père, André Danquigny, naquit le 10 novembre 1919 « de père inconnu » et, pendant très longtemps, j’ai ignoré complètement, sans que cela ne me manquât, qui était ce père de mon père, ce grand-père paternel, que je n’avais jamais appelé papouchka, comme me disent mes petits-enfants et mes petits-neveux, mais qui cependant m’avait transmis une partie de ses gênes.

Bien sûr, on ne parlait jamais de lui, car c’était encore, dans les années 1950, une honte à cacher que d’être fille-mère, selon l’expression consacrée, et, quand, pendant les repas dominicaux, que l’on prenait régulièrement chez mon arrière-grand-mère Juliette, avec laquelle ma grand-mère Éliane avait vécu et élevé son fils, je demandai « où est grand-père », je crois (car ceci n’est qu’une supposition) qu’on devait me répondre qu’il était mort.

Éliane en 1918
Éliane en 1918

Plus tard, peu à peu, j’appris, par des allusions toujours obscures, des bribes de l’histoire et je crus deviner que ce grand-père était un soldat américain, venu en France pendant la première guerre mondiale puis rentré au pays sans avoir eu le temps d’épouser ma grand-mère. Et on se mit à rêver, mon frère et moi, d’un grand-père, devenu fabuleusement riche, qui, un jour, nous léguerait sa fortune !

Plus tard encore, après la mort de ma grand-mère, mon père me donna sa version des faits, qui ne différait guère de ce que j’avais deviné, à la précision près que cet américain s’appelait Harry Brussel mais qu’il avait sans doute péri, alors qu’il revenait en France, comme il l’avait promis, lors du naufrage de son bateau.

C’est quand mon père me confia une photo d’Harry Brussel en uniforme et un gros paquet de lettres écrites de sa main, que je me mis à caresser l’idée de rechercher sa trace, grâce à Internet qui commençait à se développer, mais aussi certainement parce que ma compagne, psychiatre et psychanalyste, m’avait convaincu de l’importance et de la nécessité de connaître ses origines.

Harry Brussel en 1918
Harry Brussel en 1918

J’ai sous les yeux, au moment où j’écris ces lignes, en septembre 2017, l’ensemble de cette correspondance, qui comprend une quarantaine de lettres.

La première, non datée mais écrite alors qu’Harry était encore à Valenciennes, dans le nord, où vivait ma grand-mère, ne contient que quelques mots, griffonnés sur le recto d’une grande feuille de papier de bonne qualité, pliée en huit avant d’être placée dans une petite enveloppe, non timbrée, à en-tête de On His Majesty’s Service. En voici la teneur : « Cherice Eliane je partie pour St Saulve avec mo officer petet je returne (21) Heurs pardon mi pour disappointing vous if you please. Je Kiss vous apres returne. Au revoir Cherie From vous cherice Pitti Harry ».

Brouillon d'une lettre de mon père à son père en 1926
Brouillon d’une lettre de mon père à son père en 1926

Ces lettres, en fait, se répartissent sur deux périodes bien distinctes : une première série comprend une vingtaine de lettres, datées du 15 juin 1919 pour la première et du 2 décembre 1920 pour la dernière ; dans une lettre du 12 novembre 1919, écrite de Philadelphie, il exprime sa joie d’avoir appris la naissance du baby, mon père, que sa mère avait prénommé Harry mais qui prit ensuite le prénom d’André.

Une seconde série est composée d’une autre vingtaine de lettres, datées du 13 mars 1926 au 24 août 1927, toutes écrites sur du papier à en-tête de grands hôtels du Canada, comme celle du 15 octobre 1926, dont le papier porte les références de l’hôtel Château Frontenac à Québec.

Harry Brussel en 1918
Harry Brussel en 1918

En réalité, la dernière lettre (celle du 24 août) n’est pas de mon grand-père : elle a été écrite par M. David H. Herb, propriétaire de l’hôtel Marble Hall à Mount Carmel, en Pennsylvanie, état situé au nord des USA, près du Canada.

Marble Hôtel dans les années 1920
Marble Hall Hôtel dans les années 1920

Ce dernier retourne à Éliane la lettre qu’elle avait écrite à Harry le 8 mai 1927, en précisant qu’il n’a pas pu la remettre à M. Brussel, dont le dernier séjour dans l’hôtel remonte au mois d’avril et il ajoute (je traduis) : « je pense que M. Brussels est un jeune homme d’un excellent caractère ; je suis sûr que ce n’est pas délibérément qu’il néglige de vous écrire et qu’il vous donnera une explication satisfaisante. »

Y a-t-il eu des lettres perdues entre ces deux séries ? Je ne peux le savoir et ni ma grand-mère, ni mon père, ne sont plus là, hélas, pour me renseigner.

Dans toutes ses lettres, écrites en anglais et accompagnées, pour certaines, de la traduction que faisait pour Éliane une de ses connaissances, Harry proteste de son amour pour « sa fiancée » et de son intention d’embarquer prochainement pour revenir en France, tout en s’excusant, dans la lettre suivante, de n’avoir pas pu le faire à cause d’une malle perdue, d’un passeport qui n’arrive pas, d’un parent malade, etc. etc.

Harry Brussel en 1919
Harry Brussel en 1919

Dans sa dernière lettre, du 24 avril 1927, il affirme qu’il a pris définitivement la décision de revenir en France et que son retour est proche. C’est de cette lettre et du silence complet qui s’en suivit que mon père, dans son enfance, avait déduit qu’Harry avait fini par tenir sa promesse, qu’il s’était embarqué mais que son bateau avait fait naufrage.

J’appris, beaucoup plus tard, que la réalité était tout autre !

Lorsque, dans les années 2000, j’entrepris de faire des recherches, je consultai d’abord les archives de l’armée américaine à laquelle, selon les dires de mon père, appartenait Harry ; toutes mes investigations furent vaines !

Puis, un jour, peut-être parce que l’enveloppe de son premier courrier indiquait On His Majesty’s Service (au service de sa malesté), j’eus l’idée de consulter les archives de l’armée du Canada, qui, comme on le sait, faisait partie à cette époque de la Confédération Britannique.

Très vite, à ma grande surprise, je tombai sur un acte d’engagement : celui d’un certain Harry Brussel, de religion juive, né à Philadelphie le 23 septembre 1893. Était-ce mon grand-père ?

Continuant ma quête, avec la collaboration déterminante de mon amie et l’aide efficace de mon frère, je finis par apprendre, le 17 janvier 2002, qu’un certain Harry Brussel, de religion juive, né à Ninaki (Russie) en 1896 avait épousé le 10 octobre 1921 dans la province du Nouveau Brunswick (Canada) une dénommée Rose Ross, de religion juive, et qu’ils avaient eu une fille, prénommée Alice et « still alive » (encore vivante). Était-ce mon grand-père ?

Ces deux Harry Brussel ne pouvaient pas être le même homme car ni la date, ni le lieu de naissance ne correspondaient ! Pourtant des points communs : la religion et le Canada étaient intrigants !

Nous consacrâmes alors nos investigations en direction de cette Alice Brussel ; je finis, avec beaucoup de difficultés, par obtenir ses coordonnées ; nous échangeâmes des courriers ; elle m’apprit que son père avait servi en France et qu’elle avait une photo de lui en uniforme ; nous comparâmes nos photos (voir la photo de Harry en 1919, ci-dessus).

Harry Brussel en 1919 (photo envoyée par Alice)
Harry Brussel en 1919 (photo envoyée par Alice)

Ces deux Harry Brussel n’en faisaient qu’un ; mon grand-père était juif (ce dont nous nous étions toujours doutés plus ou moins consciemment) et cette Alice Brussel n’était autre qu’une demi-sœur de mon père.

Peu après, en août 2002, je me rendis au Québec, je rencontrai avec émotion ma tante Alice, son époux Murray Aronson, leurs enfants et petits-enfants, toutes et tous de religion juive ; c’est ainsi que je pus reconstituer partiellement la vraie histoire de celui qui était, aux yeux de sa fille, the black sheep of his family (le mouton noir de sa famille).

Alice et sa famille en 2002
Alice et sa famille en 2002

Harry Brussel, alias Vladimir Brusselovitch, était né, à la fin du 19ème siècle, à Minsk, en Biélorussie, qui était alors une province de l’empire russe, où Napoléon avait connu la Bérézina . Il avait été adopté par un oncle vivant à Philadelphie, avec lequel il se disputait souvent ; à 18 ans, en 1915, il s’était enfui et s’était engagé dans l’armée canadienne, comme cela était alors permis.

Les divergences entre les deux biographies trouvées sur Internet s’expliquaient par le fait que le jeune Harry, n’ayant pas l’âge requis, s’était vieilli de quelques années et avait indiqué un faux lieu de naissance : Philadelphie au lieu de Minsk (Ninaki, qui n’existe pas, résulte probablement d’une mauvaise transcription, de Minsk).

Harry en 1940
Harry en 1940

Par la suite, alors donc qu’il écrivait à ma grand-mère en lui faisant des promesses, il s’était marié, avait eu deux garçons, l’un mort-né, l’autre décédé d’une méningite à l’âge de 5 mois, puis une fille, Alice ; il avait abandonné sa famille peu après la naissance de celle-ci, en 1927 ; plus tard, il avait séjourné en Australie, n’avait revu sa fille que quand elle avait 16 ans, avait fait trois fois fortune et s’était ruiné trois fois !

Harry Brussel est mort, misérable et aveugle, en août 1977. Éliane, quant à elle, était morte 20 ans auparavant, en 1957.

Harry en 1951
Harry en 1951

L’année suivante, en 2003, Alice et Murray vinrent en France, avec leur fille, Holly (née, comme ma sœur, en 1953), son mari, Jack et l’un de leur fils, Shawn.

Ils furent accueillis en Touraine, chez mon frère, et rencontrèrent mon père ; les retrouvailles furent émouvantes ; Alice, qui avait toujours voulu avoir un frère, était folle de joie mais mon père était partagé entre la satisfaction de retrouver une partie de sa famille et la tristesse d’avoir appris que son père, qu’il croyait mort en 1927, avait encore vécu 50 ans et n’avait jamais cherché à le retrouver !

Alice et André en 2003
Alice et André en 2003

Au moment où j’écris ces lignes (sept. 2017), Alice a 90 ans et est toujours vivante. Mon père est décédé le 20 juin 2007 à l’âge de 88 ans.

Encore maintenant nous entretenons des liens, mon frère et moi, avec cette famille tombée du ciel et il m’arrive souvent de penser à ce tricheur, ce mouton noir, cet homme errant, ce grand-père que je n’ai jamais appelé Papouchka !

Est-ce de lui que je tiens mon côté philosémite ? Lui ressemblé-je ? Ai-je des points communs avec lui ? C’est assez vraisemblable mais les découvertes, qui ne sont pas toujours, agréables à faire (voir Œdipe !) peuvent (doivent ?) nous aider à entrer profondément en nous-mêmes !

Pierre-Marie Danquigny

Septembre 2017

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