RIVE DROITE DE LA VIENNE, D’INGRANDES-SUR-VIENNE À CANDES

 

Cette voie partait de Limoges (Augustoritum), la capitale des Lémovices, qui était dans l’antiquité un carrefour très important, où se croisaient notamment la Via Agrippa allant de Lyon (Lugdunum) à Saintes (Mediolanum Santonum) et une voie allant de Toulouse (Tolosa) à Bourges (Avaricum).

Elle passait ensuite par le port de Ribes (commune actuelle de Vouneuil-sur-Vienne),  où là une voie reliant la vallée du Clain à celle de la Loire (voir voie 6.1) traversait la Vienne à gué,  puis à côté du prieuré de Savigny, construit vers 945 sur les vestiges d’une ancienne villa gallo-romaine ainsi que par la commune actuelle d’Availles (du gaulois Aballo = pomme) avant de traverser la commune actuelle de Châtellerault, qui n’existe que depuis le 10ème siècle et d’arriver à Ingrandes-sur-Vienne, toponyme indiquant la frontière entre les Pictons et les Turons.

Le gué et le port de Ribes (août 2011)
Le gué et le port de Ribes (août 2011)

La frontière  était matérialisée par le Batreau : petit affluent de la Vienne (rive droite), qui coule, profondément encaissé, au nord de la commune ; on sait que les frontières du territoire des Turons perdurèrent au moyen-âge et lors de la translation du corps de saint Léger, au 7ème siècle, Ansoald, évêque de Poitiers, vint accueillir à Ingrandes les reliques amenées par Bert, évêque de Tours. Ces frontières furent ensuite légèrement modifiées et aujourd’hui le département de l’Indre-et-Loire ne commence qu’au nord de Port-de-Piles.

Quelques vestiges préhistoriques et gaulois ont été trouvés à Ingrandes-sur-Vienne ainsi qu’une nécropole mérovingienne, dont subsistent deux sarcophages à côté de l’église, qui continuait sans doute une nécropole gallo-romaine. La voie passait ensuite par Dangé-Saint-Romain où il y avait un embranchement vers l’est, en direction de Loches*, (voir voie 6.2) ainsi qu’un gué sur la Vienne permettant de rejoindre la voie de la rive gauche (voir voie 4.2) ; la voie principale, quant à elle, continuait vers le nord et arrivait sur le territoire de Port-de-Piles qui est encore dans le département de la Vienne mais qui se trouvait auparavant dans la province de Touraine.

Étape importante sur l’ancienne route d’Espagne, ce « port ou passage (portus) près des piles (ad pilas) » apparaît sous la forme Portus Pilarum dans plusieurs chartes de l’abbaye de Noyers, la première étant la charte 32 de 1064. On ne sait pas exactement ce qu’étaient ces piles, peut-être des piles funéraires semblables à celle de Cinq-Mars-la-Pile (voir voie 1.1), peut-être, plus probablement, des piles indiquant le gué sur la Creuse, que la voie devait nécessairement franchir.

Voies après le passage (juillet 2018)
Voies après le passage (juillet 2018)

Cette traversée se faisait, comme le montrent toutes les photographies aériennes faites dans la région à l’ouest de Port-de-Piles, près d’une ferme fortifiée appelée le Quart et située, ainsi que l’indique le toponyme, à 4 lieues de la frontière. C’est là aussi que notre voie était rejointe, après le gué, par la voie qui suivait la rive gauche de la Creuse (voir voie 5.2).

Voie à l'entrée des Maisons Rouges (juillet 2018)
Voie à l’entrée des Maisons Rouges (juillet 2018)

Après le passage de la Creuse, la voie principale obliquait au nord-ouest vers Nouâtre tandis qu’une dérivation partait au nord-est vers La Celle-Saint-Avant, où arrivait la voie suivant la rive droite de la Creuse (voir voie 5.1) et d’où une voie se dirigeait vers Amboise (voir voie 6.6). 

Cette voie principale existe toujours : c’est un large chemin bien tracé et bordé de fossés, qui passe près d’un menhir, couché maintenant et connu, dans le cartulaire de Noyers, sous le nom de Pierre Fitte (petra fixa = pierre enfoncée) puis sur le territoire des Maisons Rouges, où il y avait vraisemblablement une tuilerie, comme l’indique l’ancien lieu-dit appelé La Varenne d’Embrée (du latin imbrex = tuile).

La Petra Fixa (nov. 2009)
La Petra Fixa (nov. 2009)

Une partie de cette voie, qui était pavée, a été découverte en 2012 par le Service de l’Archéologie de département d’Indre-et-Loire (SADIL), à l’occasion des travaux de la LVG. Cela est un peu étonnant car d’ordinaire les voies n’étaient pavées que dans et aux abords des agglomérations importantes.

Ancienne voie, mise à jour par le SADIL
Ancienne voie, mise à jour par le SADIL

Ces mêmes travaux ont aussi repéré aux Arrentements, là où a été installée la base travaux de la LGV, une ferme gauloise, occupée de 525 avant JC jusqu’au 4ème siècle après JC. On y a notamment découvert des fragments de faisselle en fer, prouvant qu’on y faisait déjà du fromage.

Morceau de faisselle en fer découverte aux Arrentements
Morceau de faisselle en fer découverte aux Arrentements

Cette région fut amplement habitée dès la préhistoire et d’importants vestiges y ont été retrouvés, notamment au Bec-des-deux-eaux : confluent de la Vienne et de la Creuse (voir voie 4.2).

Le voyageur franchissait ensuite le Biez (nommé aussi Réveillon) à un endroit appelé la Grippe, où il y eut une nécropole protohistorique située non loin du dolmen du Gros Chillou, puis entrait dans Nogastrum (Nouâtre) par ce qui est actuellement l’Allée romaine ; le chemin longe une ancienne ferme qui fut un moulin appartenant aux Templiers de Nouâtre.

Nogastrum : le nom ancien de ce village, qui apparaît pour la première fois dans un texte de 925, est interprété diversement mais ce qui est certain c’est l’ancienneté de ce lieu où des poteries, des verreries et des moules de potiers ont été découverts, notamment à la Richardière ainsi qu’aux abords de la voie, là où une nécropole antique a été repérée, au lieu-dit Nardugeon.

Il est probable qu’une agglomération gallo-romaine (vicus) existait ici et les photographies aériennes ont montré la présence de murs dans le village même ainsi que d’exploitations agricoles (villae rusticae) dans les environs ; nous pensons aussi que le lieu, situé au centre du village et appelé la Pierre du Faon, indique la présence d’un temple (fanum) remplacé ensuite par une chapelle et par une commanderie des Templiers, dont les restes sont intégrés dans une maison qui s’appelle les Chapelles.

Cette agglomération se développa du fait de l’existence d’un port qui accueillait les bateaux pouvant aller de Nantes à Poitiers en remontant la Loire, la Vienne et le Clain, ainsi que d’un gué permettant de traverser la rivière et d’aller vers Candes ou vers  Loudun (voir voie 4.2).

Grâce à ce gué et à ce port,  Nouâtre, où Foulques Nerra avait fait construire un château, dont les ruines se mirent toujours dans la Vienne, devint au 15ème siècle une « ville » dont le seigneur était Jean du Fou, chambellan de Louis XI.

La voie traversait le village sous les noms actuels de rue Guy de Nevers et rue Saint-Jean-du-Bois puis rue de Talvois, d’où partait une voie allant vers la vallée du Cher (voir voie 6.3) avant d’arriver à Chenevelles, maintenant à cheval sur les communes de Nouâtre et de Pouzay.

C’est là, près du hameau de Soulangé, que s’étendait, comme les photographies aériennes l’ont montré, une immense villa rustica gallo-romaine complètement oubliée, dont la partie habitée (pars urbana) s’étendait, avec les dépendances, sur vingt hectares et allait jusqu’au bord de la Vienne* ; il est possible que ce domaine ait ensuite appartenu à l’évêché de Tours* et que cette résidence ait été occupée, au 6ème siècle, par le poète latin Venance Fortunat qui, dans deux de ses poèmes, parle d’une villa près de la Vienne*, où Grégoire de Tours l’hébergea.

Toute cette portion de voie (entre Châtellerault et Nouâtre) était aussi utilisée par la voie Poitiers/Le Mans (voir voie 7.2 ou VP2 sur la carte ci-dessus) qui continuait vers Saint-Épain, tandis que la voie de la rive droite de la Vienne passait à côté d’un grand dolmen appelé la Pierre levée et continuait vers Pouzay (Pontiacum)

 

Très vite la voie arrivait dans un vicus important situé au lieu-dit Les Varennes, entre Pouzay et Trogues. Repérée par les photographies aériennes, cette agglomération a été fouillée et son plan a été dressé mais, à notre connaissance, la fouille n’a pas donné lieu à d’importantes découvertes. Peu après, à droite de la voie, se trouvaient les domines gallo-romaines de Nantilly (Nantiliacum) et de Lantigny (Lantiniacum), sur la commune actuelle de Trogues.

Après Trogues, l’usine Parex Lanko qui fabrique des enduits, des colles et des mortiers a, en quelque sorte, pris la succession d’un des plus importants sites de production de poteries des Turons, avec Tasciaca (voir voie 2.1) ; situé à Mougon, ancienne commune rattachée à Crouzilles en 1833, ce site a aussi été un des premiers lieux de viticulture en Gaule  et son nom ancien, qui est Mediconnum, peut être mis en relation avec Medos, un dieu celtique de l’ivresse.

Pendant longtemps Mougon fut une agglomération importante et eut une église dès le 5ème siècle ; le site archéologique s’étend sur 10 hectares le long de la Vienne et une quarantaine de fours de potiers ont été découverts ; ils produisaient dès le 1er siècle après JC des amphores, dont certaines étaient des amphores vinaires, ce qui montre évidemment que la vigne était cultivée dans cette région dès cette époque.

Quatre de ces amphores portent le nom SACROVIR qui était sans doute un fabricant de poteries doublé d’un grand producteur de vin et nous avons peut-être là, vers l’an 60, l’appellation du premier Chinon ! Il ne s’agit pas, bien sûr, de l’éduen Julius Sacrovir, originaire d’Autun (Augustodunum), qui fut, au 1er s. après JC, le chef de la dernière révolte gauloise contre les romains.

De nombreux objets en verre ont été trouvés ainsi que des fragments de dolia, de cruches, de figurines et de moules en terre cuite permettant de fabriquer des statuettes (lions, déesses-mères, chevaux, etc.).

Le comte François Odart de Rilly (1891-1966), descendant des anciens seigneurs de Rilly-sur-Vienne et archéologue amateur, a également découvert un petit couteau gaulois avec une poignée en bronze terminée par une tête d’animal ainsi qu’une rouelle gauloise et un poisson en os de la même époque.

L’ancienne église Saint-Pierre a été construite sur un édifice profane du bas-empire, dont on peut encore voir un grand pan de mur en petit appareil.

Il y avait aussi un gué sur la Vienne, conduisant à Mougon rive gauche (commune de Parçay-sur-Vienne) et un port car les poteries étaient de préférence (cela se comprend) transportées par voie d’eau.

 

Après Mougon la voie montait vers Chézelle (lieu-dit de Crouzilles), franchissait les trois bras de la Manse, passait aux Portes Rouges puis, entre la D 8 et la D 221, se dirigeait vers Chèzelet (commune de Panzoult), les Maisons Bourdeaux, sur la commune actuelle de Cravant, où subsiste un des plus grands dolmens de la région, et les Loges (commune de Chinon).

Aux Loges un embranchement permettait d’aller, au nord, vers Azay-le-Rideau (voir voies 3.2 et 6.5), à l’est, vers Cravant et Loches (voir voie 6.4), et au sud, vers le gué de la Motte (commune de Cravant), qui conduisait à Rivière sur la rive gauche (voir voie 4.2) ; jusqu’au 12ème siècle et la construction des Ponts Longs par Henri II Plantagenêt, ce gué fut utilisé pour communiquer avec les territoires au sud de la Vienne.

La voie est bien marquée entre les Loges et Chinon ; elle passait par Noiré (Nigracum) puis par l’Olive, la Grange Liénard et les Bas de Sainte-Radegonde ; dans ces trois derniers endroits Gérard Cordier a repéré et fouillé huit habitats datant du premier âge du fer (vers – 800) ; distants de la Vienne de 800 à 1 200 mètres, protégés des crues  par leur altitude de 34 à 40 mètres, ces habitats ont livré de nombreux fragments de céramiques communes (vases, jarres) et de céramiques fines (urnes, coupelles, terrines).

          

 

Un de ces habitats devint ensuite une villa gallo-romaine ; située à la Grange-Liénard, à l’est de l’ancienne usine de meubles Cousin-Malbrant, cette villa appelée Bessé (Bettiacum) fut découverte en 1954 puis fouillée par Raymond Mauny et Jean Zochetti, qui y découvrirent un hypocauste dallé, un morceau de 70 cm d’une colonne dorique ainsi que de nombreux fragments de poteries communes et sigillées, dont six morceaux d’une belle coupe avec un intérieur décoré de personnages en relief (le dieu Pan est bien reconnaissable), où se trouve aussi la marque du potier Croesus, qui travaillait à Lezoux au milieu du 3ème siècle.

Dans Chinon, la rue Diderot continue sans doute l’ancienne voie ; au n°23, se trouvait, au 15ème siècle, la porte de Bessé, dont il reste un petit pan de mur. La rue Diderot est prolongée par la rue Jean-Jacques Rousseau, et à côté de l’église Saint-Étienne, il y a un carrefour avec la rue du Collège qui reprend l’ancienne voie vers Huismes (voir voie 7.1).

Au-dessus de ces rues, les rues du Coteau Sainte-Radegonde et du Coteau Saint-Martin représentent probablement la suite d’un ancien chemin gallo-romain.

Ce vaste promontoire de tuffeau, aux flancs creusés de profondes grottes, a sans doute été occupé depuis les temps les plus reculés mais les preuves matérielles manquent et les premières traces tangibles sont celles d’une forteresse gauloise, entourée de fossés, à l’emplacement du fort Saint-Georges, où une grande épée et un beau vase gaulois ont été découverts (actuellement au musée du château).

Cette forteresse fut occupée par les Romains, qui, à la fin de l’empire, aménagèrent à la hâte un camp fortifié, comme le montrent les blocs de pierre récupérés sur les constructions précédentes : c’est le castrum Cainonense mentionné par Grégoire de Tours, qui fut pris par les Wisigoths puis assiégé, en 446 par le général romain Aegidius ; c’est pendant ce siège, alors que l’unique puits avait été asséché par les Romains, qu’aurait éclaté l’orage provoqué par les prières de saint Mexme. Une vingtaine de mètres des remparts de ce castrum ont été découverts en 2009.

Saint Brice (évêque de Tours et successeur de Saint-Martin) y fonda en 425 l’église Saint-Martin, dont l’abside peut être vue rue du coteau Saint-Martin. Les Wisigoths resteront à Chinon jusqu’en 507, date de la bataille de VouilléClovis tua Alaric II et s’empara de ses territoires.

Le château actuel, édifié par Henri II Plantagenêt et par son fils Richard Cœur de Lion, remplaça un premier château construit par Thibaud le Tricheur. Conquis en 1205 par Philippe-Auguste, il appartint dès lors à la couronne de France et c’est dans une salle de ce château que, selon la tradition, Jeanne d’Arc rencontra Charles VII en 1429.

La voie continue ensuite sur la rive droite de la Vienne en passant par Saint-Louand où un certain sanctus Lupantius fonda au 7ème siècle un oratoire à l’emplacement d’une ancienne villa gallo-romaine. Il fut inhumé dans ce lieu, où s’éleva ensuite une abbaye, qui, si l’on en croit Rabelais (le Quart Livre, chapitre 12), n’avait pas bonne réputation au 16ème siècle. Cette voie est aujourd’hui une piste cyclable fort tranquille et porte le nom de voie romaine.

Elle passe sur la commune de Beaumont-en-Véron, où il y avait six domaines : Turpenay (Turpiniacum),  Coulaine (Colonica villa), Danzay (Damatiacum), où la villa gallo-romaine, qui appartenait en 974 à l’abbaye Saint-Florent de Saumur, fut remplacée par un château édifié au 15ème s. par Jean de Guarguesalle, grand écuyer de Louis XI, gouverneur du château de Chinon, également seigneur de Coulaine, Razilly (Rasiliacum), où un château est mentionné dès le 12ème siècle, Isoré (Isuriacum) et Détilly (Destilliacum).

On trouve aussi, sur cette commune, la Haute Rue et, près de la Vienne, le dolmen de la Grosse Pierre, où des débris de poterie grossière et des ossements furent trouvés.

Après Beaumont-en-Véron, la voie arrivait sur la commune de Savigny-en-Véron, où existaient aussi plusieurs domaines : Cheviré (Caviriacum), Chouzé (Cauciacum) et Les Maillés (Malliacum) ; là se trouvent également la Rue Chabot et la Rue Guillot.

Devant la mairie, on peut admirer une belle borne milliaire qui fut découverte dans le pont de l’arche de Candes, sur notre voie B1 et qui était peut-être au carrefour avec la voie suivant la rive gauche de la Loire (voir voie 1.2).

Finalement, la voie arrivait au confluent de la Vienne et de la Loire, appelée la Coue du pré (la Queue du pré), où un pont permettait de traverser la Vienne pour rejoindre Candes (voir voie 4.2).

Selon Jean-Paul Lecompte, qui a étudié la question d’une façon approfondie, un premier pont fut édifié en 14 av. JC et un second pont, plus solide, fut aménagé entre 10 et 20 ap. JC, au moment de la réorganisation de la Gaule ; une partie des pieux de ces ponts est encore visible, quand les eaux sont basses.

Après Candes, aujourd’hui Candes-Saint-Martin, le voyageur pouvait continuer vers Angers en suivant la rive gauche de la Loire.

 

 

 

 

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