La voie principale VP2 : de l’Espagne à la Gaule du nord

 Portion Limonum (Poitiers)-Vindunum (Le Mans)

 

Venant d’Espagne, un voyageur (un militaire ou un marchand, probablement) qui allait vers la Gaule du nord empruntait une voie qui passait par Bordeaux (Burdigala) et par Saintes (Mediolanum Santonum) avant d’arriver à Poitiers (Limonum) : la capitale des Pictons. La voie continuait ensuite par Jaunay-Clan*, où se trouve une portion de cailloutis datée de – 2 500 puis par Moussais-la-bataille (commune de Vouneuil-sur-Vienne*) d’où partait une voie allant vers Blois* et Orléans (voie A3a).

Après Nouâtre*, la voie, en partie perdue, passait entre Noyant-de-Touraine* et Trogues*, où on la retrouve au lieu-dit la Billette* ; elle se dirigeait ensuite vers Saint-Épain* en passant à la Motte* du Donjon, où se trouvait un ancien château médiéval, puis au Louriou (peut-être du latin oratorium) où un site gallo-romain a été repéré et elle arrivait à l’entrée actuelle de cette commune au lieu-dit la Boue, où un gué permettait de franchir la Manse*, dont plusieurs bras convergent à cet endroit marécageux.

Comme souvent, c’est l’existence de cette voie et de ce gué qui a donné naissance au vicus de Brigogalus (la citadelle) ; ce dernier nom apparaît encore dans un texte de 774 mais, au 11ème siècle, ce village, qui devrait logiquement s’appeler Brigueil*, prit le nom de saint Épain.

En sortant de Saint-Épain*, l’actuelle D8, qui porte encore le nom de Grand chemin, se dirige vers Thilouze* en suivant le tracé de l’ancienne voie et en traversant une tranchée taillée dans le rocher ; mais à 2 km avant Thilouze*, la D8 oblique vers l’est et une autre route part vers Saché* ; la voie romaine, pour sa part, continuait tout droit vers Pont-de-Ruan* et elle est encore bien visible par endroit sous le nom de chemin ferré*.

Ce chemin passe à l’ouest du village actuel de Thilouze* et arrive, un peu avant Pont-de-Ruan*, à un embranchement: la Croix-Billette*, d’où partait une voie vers Chinon* (voir voie B4). C’est à Pont-de-Ruan*, que l’on franchissait l’Indre*  et l’on voit encore, près de l’ancien gué, les restes d’un important moulin construit au 13ème siècle ; Ruan, comme Rouen, vient du gaulois Rotomagos et Pont-de-Ruan* signifie sans doute le marché du gué.

Après Pont-de-Ruan*, la voie passait sans doute près du Village des Roux (commune d’Artannes*) mais le tracé de la voie romaine est  mal connu car il n’est pas certain que la D8 reprenne son parcours, comme on le dit parfois, cette route se trouvant en dessous de la ligne de crête, qui est à 1 km (environ) à l’ouest. Continuant vers le nord, on arrive sur le territoire des communes de Ballan-Miré* et de Joué-les-Tours*.

    

L’ancienne voie, comme c’est très souvent le cas, indique la frontière entre deux communes ; en effet le chemin, où une portion pavée peut encore être vue, passe entre le bois de la Motte* (commune de Ballan-Miré*) et le bois de la Petite Pépinière (commune de Joué-les-Tours*). Sur la carte de Cassini, le chemin porte le nom de Route de Chinon* et passe entre le Bois de Ballan* et la Petenière.

À la sortie du bois, une bifurcation permettait d’aller vers le château de la Carte* et Fondettes* (c’était la voie principale) ou, en traversant les Landes de Charlemagne, de rejoindre Caesarodunum* ; entre les Landes de Charlemagne et la vieille Carte* deux sites gallo-romains ont été repérés à Bois-Gibert (commune de Ballan*) et au grand Porteau (commune de Joué*).

On pense généralement que ce Charlemagne (Carolus Magnus) désigne Charles Martel et qu’une « bataille de Poitiers » (appelée aussi « bataille de Tours » à partir du 16ème siècle) se serait passée à cet endroit, où des armes maures ont été retrouvées.

Ce nom de La Carte* indique parfois un endroit se trouvant à quatre bornes milliaires d’un autre endroit ; il s’agit ici, peut-être de lieues gallo-romaines (9 km environ), distance séparant cet endroit de Caesarodunum* ; en effet, les autres points de repères possibles : le pont sur la Loire*  ou l’oppidum Turon de Montboyau* sont respectivement à 7 km et à 8 km de ce château de la Carte* qui est maintenant une résidence hôtelière appartenant à l’EPAF (Éducation Plein Air Finances). Il date du 15ème siècle mais a remplacé un château antérieur où, selon certains, serait né Simon de Brion, le futur pape Martin IV, (13ème s.).

Jusqu’au 19ème siècle cette ancienne route de Chinon* était un chemin encore souvent emprunté et Balzac par exemple l’utilisait pour aller de Tours* à Saché*. C’est aussi, au début de Le lys dans la vallée, roman en grande partie auto-biographique, le chemin qu’emprunte Félix de Vendenesse pour se rendre chez son parrain, au château de Frapesle (en fait le château de Valesne, à côté de Saché*). Au début du roman, le jeune Félix va de Tours* à Frapesle : « Donc, un jeudi matin, je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison et gagnai la route de Chinon. (…) Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l’Indre, et où mène un chemin de traverse que l’on prend à Champy. (…) Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon bien au-delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu’au petit pays d’Artanne. » 

La voie principale descendait vers la vallée de la Loire*, traversant le vieux Cher* au Pont-aux-oies (commune de Joué-les-Tours*), appelé antérieurement le Pont-à-voie, où elle croisait la voie vs1b, puis le Cher* à l’est de Port-Cordon (commune de La Riche*) et arrivait ensuite sur la rive gauche de la Loire*, en face de l’ancien oppidum Turon de Montboyau* (Fondettes*), un peu en aval de l’actuel pont de Saint-Cosme.

On a cru, pendant longtemps, que la Loire* était franchie à gué avant que les Romains ne construisent un pont mais dans les années 1970 toute une série de pilotis quadrangulaires ont été remarqués puis datés au carbone 14 ; trois dates ont été obtenues : 100 avant notre ère, 6 avant notre ère et 106 après J.C. Il y a donc eu à cet endroit un pont construit par les Turons puis sans doute reconstruit et élargi à l’époque gallo-romaine. Malheureusement beaucoup de ces pilotis ont été arrachés en 1987 pour permettre le déroulement d’une compétition de descente de la Loire* en planche à voile !

Cet oppidum de Montboyau* (Mons Boelli), au croisement de deux voies principales, était, sinon l’oppidum principal des Turons comme certains le pensent, du moins une de leurs principales places-fortes (voir voie VP1). 

La D36, qui traverse la commune de Fondettes*, reprend le tracé de l’ancienne voie et plusieurs lieudits aux abords de cette route sont visiblement d’anciens toponymes : Château-Gaillard, Tartifume, les Maisons Rouges*, La Chaise du Diable, Les Cartes*.

Continuant vers le nord, la voie, connue localement sous le nom de chemin de César*, franchissait la Choisille au sud de la commune de Saint-Roch*, où il y avait sans doute un oppidum gaulois (lieu-dit le château) puis elle continuait un peu à l’ouest de Saint-Roch* (où les pierres du chemin sont encore nettement visibles).

À travers bois, elle se dirigeait ensuite vers le nord en passant par Bordebure* et par Le Serrain, ancienne commune rattachée à Semblançay* où se trouvait une source sacrée à l’époque gallo-romaine ; c’est dans ce lieu-dit La Source que Jacques de Beaune fit édifier son château.

La route, appelée rue de la voie romaine, est encore nettement visible au carrefour des 5 croix. Plusieurs villas gallo-romaines abritaient les exploitants des terres agricoles de la région et des poteries, des tuiles ou des meules ont été découvertes à différents endroits ; on peut d’ailleurs voir encore des restes de colonnes entre Le Serrain et Sonzay*.

 

Un peu avant Sonzay*, où il existait plusieurs châteaux, dont celui de la Motte* (10ème s.) et celui des Cartes* (12ème s.), la route actuelle oblique vers l’ouest tandis que la voie ancienne continuait tout droit, passant par la Croix de la Rue* et se dirigeant vers Brèches* ; elle est encore bien marquée et indiquée, sur les cartes, comme une voie romaine.

À l’entrée de Brèches*, on trouve la Pierre-Saint-Martin, que l’on dit généralement être un ancien menhir, retaillé en borne milliaire et christianisé par saint Martin ; nous pensons qu’il s’agit plus probablement d’une ancienne couverture de sarcophage.

Brèches*, anciennement Bricca, où saint Brice fonda une église dès le 5ème siècle, se trouve actuellement à la frontière entre l’Indre-et-Loire et la Sarthe, mais était encore chez les Turons, l’ancienne frontière avec les Cénomans se trouvant après Chenu (72500), au lieu-dit la Pierre Fine (voir Feings*)  sur la commune de La-Bruère-sur-Loir.

La voie continuait ensuite, en passant par les Halles en direction de Vaas* ; C’est probablement ce lieu qui est indiqué sous la forme Fines sur la Table de Peutinger, à 16 lieues (gauloises), soit 39 km, de Vindunum (Le Mans).

Elle traversait le Loir au moulin de Rotrou (voir Pont-de-Ruan*) pour arriver sur la rive droite, actuellement rue du port Liberge près du centre de Vaas* :  ancien vicus, où les traces d’un fanum (temple) ont été repérées, sur la colline, où s’éleva ensuite une abbaye (actuellement ancienne mairie) ; on a découvert aussi à Vaas* de nombreux fragments de céramique, des monnaies, des meules et surtout une petite statuette en bronze, appelée L’amour argenté de Vaas, qui peut être vue au Carré Plantagenêt au Mans*. Il existe aussi, sur cette commune, le dolmen de la Pierre couverte.

De Vaas* une voie secondaire partait vers le Lude* en passant au milieu de l’immense sanctuaire de Cherré* sur la commune d’Aubigné-Racan* (voir voie B3b).

Après Vaas*, la route montait vers Verneil-le-chétif*  en empruntant une voie naturelle encore utilisée par la D30 et passait à côté d’un dolmen au lieu-dit le Tertre (près du Grand Fief et des Vieilles Maisons) puis elle arrivait dans la capitale des Cenomans (ou plus exactement des Aulerques Cenomans), qui était Vindunum ; cette ville, ensuite appelée Civitas Cenomanorum (la cité des Cénomans) puis Cenomani, deviendra Celmans puis Le Mans*.

Après Le Mans*, le voyageur, s’il n’était pas exténué, pouvait continuer son voyage vers Condate (Rennes), par exemple, la capitale des Redons, ou vers Aregenua (Vieux-la-Romaine, en Normandie), la capitale des Viducasses, ou encore vers Lutèce (qui cependant n’était pas encore Paris !).

Le Mans : menhir de la cathédrale

7 ont commenté “7.2 Voie Sud-Nord, de Poitiers au Mans

  • a écrit le :

    Bonjour et merci pour toutes ces informations, que je prendrais le temps de lire tranquillement.
    Le domaine de la Rémonière touche le château d’Azay le Rideau sur 500 m environ, les 2 domaines ne faisaient qu’un pendant plusieurs siècles.
    Mais la Rémonière est un site gallo-romain, dont le Manoir est bâti sur les murs en petits appareils visibles sur plusieurs mètres. Les vestiges d’un temple dédié à Mercure et découvert en 1799 attendent plus d’explications.

    Je suis demandeur de plus de connaissances … quand vous le pourrez.
    Merci à bientôt.
    Chantal Pécas
    02 47 45 24 88

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  • a écrit le :

    Bonjour,

    J’ai vu des traces de cette voie dans les bois de Veigné en allant vers la chapelle Saint-Laurent. Je dois avoir une photo des pavés.
    A Saint-Cyr-sur-Loire, il y aussi une portion pavée et un très vieux pont référencé nul part.

    Merci pour votre très intéressant site.

    Christian NICOLAS

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  • Salaun isabelle a écrit le :

    J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre travail, bravo à vous

    moi aussi je m’intéresse à notre histoire angevine, voies gallo romaine, site gallo-romain……
    merci

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  • Michel Codry a écrit le :

    Bonjour,
    A propos du Pont des Oies à Joué les Tours, je pense que c’est la forme arquée de ce pont qui le fait nommé ainsi.
    A Jupilles dans la Sarthe il y a, sur la rivière le Dinan, un pont qui est nommé « pont bec d’oie » (voir le plan cadastral sur geneawiki) qui doit dater de l’époque romaine, à mon avis, car de ce pont partent je suppose trois routes romaines secondaires vers Thoiré sur Dinan, Beaumont-Pied-de-Boeuf, et la forêt de Bercé.
    Si je regarde les images d’oies sur google image ce type de pont ressemble plus à une tête d’oie qu’à son seul bec. Ou alors deux têtes d’oies têtes bêches.

    Votre article m’intéresse beaucoup et j’essaye de suivre, au plus près, la route romaine sur une carte google-maps.

    Bonne continuation.

    Michel

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  • Danièle Berger jussot a écrit le :

    Merci beaucoup pour cet immense travail de recherches. Pour humble i formation et afin que la mémoire ne s étiole pas. Sur la commune de Luynes au lieu dit  » chêne vert » juste à la jonction de la route de Saint Venant et de la route de Gannay au nord du lieu dit à deux cents mètres il persiste les vestiges sur la droite un amphithéâtre gallo romain sous la végétation. . De la route qui serpente il est aisé d’en reconnaître les gradins maintenant herbus
    Dbj

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